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Garder l’Euro, ajouter les Drachmes

ROME ET LES MONNAIES LOCALES

 

Loin d’être originale, la coexistence de deux ou plusieurs monnaies a été la norme pendant toute l’histoire humaine. Exemple le plus connu : Rome. L’empire avait une monnaie commune, le Sesterce, lequel coexistait avec plus d’une centaine de monnaies locales. Le Sesterce avait cours dans tout l’empire, comme l’Euro aujourd’hui, facilitant les échanges, tant commerciaux qu’administratifs (entre le pouvoir impérial et les Provinces). Le Sesterce, grâce à son universalité, servait au paiement des impôts au pouvoir central, finançant les infrastructures de l’empire (dont les fameuses voies romaines), mais aussi comme unité de comptes, et, plus prosaïquement, à la constitution de l’épargne de chacun.

En même temps, les Province et les ville majeures, surtout en Orient (En effet, d’après l’historien Gilles Bransbourg, les monnaies régionales sont surtout le fait des Provinces d’Orient, probablement en raison de la plus grande intégration de Rome, la Gaule, la Bretagne et l’Ibérie. De là à y voir un « noyau dur » équivalent à celui existant aujourd’hui en Europe à l’Allemagne et sa périphérie, il y a un pas qu’on ne franchira pas.)], émettaient une ou plusieurs monnaies locales (près de 350 au IIIème siècle AD), dont l’origine était antérieure à l’empire Romain, lequel a eu l’intelligence de les laisser perdurer. Ce faisant, Rome permettait à chaque économie de conserver une pouvoir de création monétaire propre, mais limité géographiquement. L’inflation potentielle étant circonscrite à la Province considérée, le Sesterce impérial restait stable (au moins pendant tout le Haut Empire), étalon d’un système monétaire à la fois multiple et unitaire.

FAIRE TOURNER LA PLANCHE A BILLET

 

Quel intérêt ? Tout simplement de faire « tourner la planche à billets » localement et assurer l’approvisionnement local en numéraire en fonction des besoins réels, sans dépendre du pouvoir central. De fait, ces monnaies locales, complémentaires du Sesterce, permettait aux Provinces d’apporter à leurs économies l’oxygène indispensable en cas de crise : des liquidités ciblées.

C’est exactement l’outil qui fait défaut aujourd’hui à la Grèce. Ne pouvant dévaluer sa monnaie, l’économie grecque est figée par la rigidité de l’Euro. L’austérité exigée par ses partenaires de l’Eurozone est légitime pour maintenir le rang de l’Euro, mais dévastatrice pour une économie au point mort. D’où la tentation de sortir de l’Euro et revenir à la Drachme, afin de pouvoir librement créer des liquidités, atténuer le poids de sa dette et investir pour transformer son économie.

DES DRACHMES AUX EFFETS INFLATIONNISTES CIRCONSCRITS

 

En reprenant l’exemple de Rome, la Grèce pourrait rester dans la zone Euro tout en émettant en parallèle des Drachmes régionales pour relancer son économie par la création monétaire locale. Le caractère régional permet d’éviter la confusion avec le retour à une monnaie nationale, laquelle doit rester l’Euro. Donc « des » Drachmes, une par région grecque, émises par des banques centrales régionales, fédérées par la Banque centrale nationale grecque, retrouvant un rôle de création monétaire, mais indirect, via les régions. En outre, l’intérêt de ces monnaies régionales est réduire l’impact inflationniste potentiel sur les autres membres de la zone Euro.

L’autre (immense) avantage de cette solution qui laisse perdurer l’Euro en Grèce est d’éviter la spoliation des épargnants grecs et donc la ruée inévitable vers les banques en cas de sortie de l’Euro. Car s’il est un danger réel d’une sortie de l’Euro, c’est bien celui-ci : l’assèchement des circuits bancaires, non pas seulement en Grèce, mais en Espagne, au Portugal, en Italie, en France… bref, la fin de l’Euro et du système bancaire actuel.

Concrètement ? Pour lancer quelques pistes, posons que la monnaie régionale aura cours légal uniquement dans la région d’émission. La Drachme macédonienne en Macédoine, la Drachme Athénienne à Athènes, etc., pour effectuer tous les paiements de produits et services locaux : alimentation, artisans, loyers, impôts locaux, spectacle, etc. Corollaire du cours légal régional, les commerçants et propriétaires de la région seront obligées d’accepter tout paiement effectué en Drachmes, exception faite des biens industriels directement importés sans transformation locale (tel un iPad par exemple).

MONNAIE REGIONALE, FONDANTE ET ELECTRONIQUE

 

Les Drachmes seraient fondantes, c’est à dire que leur valeur disparaît après une période de temps, par exemple 2 ans. Cette caractéristique évite la thésaurisation et oblige à sa circulation, pour irriguer l’économie locale. Ces Drachmes régionales seraient sous forme électronique, type Moneo, ce qui permet de gérer plus facilement leur caractère fondant (comme sur Skype lorsqu’on a pas utilisé son compte crédité). Enfin, leur conversion en euros ne serait ouverte qu’aux seuls commerçants (et non aux particuliers) pour les Drachmes reçues en paiement, avec une décote de 5 % (bien entendu, ces mêmes commerçants pourront utiliser ces Drachmes à valeur pleine pour payer leurs fournisseurs).

Leur émission s’effectuerait via les salaires et les traitements des fonctionnaires, lesquels seraient versés en partie en Euros et en partie en monnaie régionale, par exemple pour un quart en monnaie régionale. Une suggestion : que ce premier versement s’accompagne d’une augmentation de 25 % sur la partie payée en Drachme, afin que le message soit clair pour toutes et tous : il s’agit d’un outil de relance.

EXEMPLE

 

Prenons un fonctionnaire de Thessalonique, payé aujourd’hui 2 000 euros à titre d’exemple. Il recevra 1500 Euros et 500 Drachmes de Thessalonique majorée de 25 %, soit 625 Drachmes. Ces 625 Drachmes lui serviront à payer par exemple ses courses auprès de la coopérative des agriculteurs locaux, une sortie au Theatro Dassous et payer une partie de son loyer : bref, faire marcher l’économie locale. Et ce, en préservant la valeur de l’Euro, étalon de notre système monétaire, en lui souhaitant la même longévité que le Sesterce : cinq siècles !

Retrouvez les contributions de Franz Vasseur, Avocat à la Cour sur [son blog :

Planter des choux à Brooklyn

FAUT IL EN SOURIRE ?

Formant la partie Est de New York, Brooklyn et ses 2, 5 millions d’habitants est une ville en soit. Si les quartiers face à Manhattan sont de riches pavillons résidentiels, la zone à l’extrême Est de Brooklyn héberge une population défavorisée, majoritairement afro-américaine. Au bout de la ligne de métro, passée une heure et demie au départ de Manhattan, c’est dans un autre monde que vous plongez. Ici, point d’Office de tourisme, les images que l’on nous donne de ce quartier sont peu flatteuses et nous viennent généralement des journaux télévisés, où violence et pauvreté alimentent reportages aux audiences assurée.

La naissance d’un projet communautaire
Quinze ans plus tôt, institutions et organisations locales lancèrent une série de consultations populaires. Les résidents furent appelés à déterminer les besoins prioritaires du quartier, tout en y recensant les ressources à disposition.

Parmi les priorités, les habitants mentionnèrent un accès à des commerces de proximité notamment tournés vers la vente au détail de produits frais, des espaces publics sécurisés ainsi que des espaces verts, et enfin des opportunités professionnelles pour les jeunes. Parallèlement furent recensés comme ressources du quartier la vitalité de la jeunesse (plus d’un tiers des résidents) et les nombreux terrains vagues et espaces en friche dont disposait le quartier, plus que n’importe quel autre à New York. Trois ans plus tard, naissait East New York Farms (ENYF).

East New York Farms – Les Cré’Alters from Les Cré’Alters on Vimeo.

Cette organisation gérée par des habitants et des professionnels agricoles se donne pour mission de cultiver ces espaces en friches tout en donnant l’occasion à des jeunes de se forger une première expérience agricole et professionnelle. Tous les ans, durant 9 mois, un groupe de 20 jeunes âgés de 13 à 15 ans reçoit, hors du temps scolaire, une formation incluant toutes les tâches relatives à la culture d’un jardin biologique. Pour beaucoup, c’est leur premier « job », ces derniers touchant une petite indemnisation pour leurs travaux et ramenant chez eux ce qu’ils produisent.

Après s’être difficilement repérés dans le dallage des rues du quartier, nous poussons le portail d’un vaste terrain partiellement cultivé. Nous y sommes, dans l’un des deux principaux jardins cultivés de l’organisation. Cette après-midi là, une douzaine de jeunes ainsi que quelques accompagnateurs s’affairent à la tâche, retournant la terre, ou vissant, clouant de futurs bacs à compost. Vêtu d’un jogging noir, capuche relevée sur la tête, Kwadwo, 14 ans s’acharne sur de la mauvaise herbe au moyen de coups de bêche bien placés. Pourquoi travailles-tu ici ? Sourire au lèvre, il nous répond presque gêné « pour aider l’environnement », il poursuit plus assuré « pour permettre au gens de mieux manger et être en meilleure santé», et puis rajoute-il « ma famille est fière de moi ». Quant à Ashley, 15 ans, celle-ci y voit surtout le coté « fun » de la pratique et la possibilité « d’apprendre plein de trucs ».

Un concept arriéré ?
L’idée peut paraître obsolète et éloignée des priorités des jeunes. Elle présente pourtant de nombreux mérites. Tout d’abord, ENYF répond à des préoccupations alimentaire et sanitaire. L’organisme permet à la population d’avoir accès à un large choix de fruits et légumes biologiques à des prix très abordables, sensibilise la jeunesse et par ce biais les familles à une meilleure alimentation, riche en produits frais. Ainsi ENYF lutte contre l’un des problèmes majeurs de ce quartier, à savoir, la malnutrition, phénomène sans cesse grandissant et responsable de nombreuses maladies. David, coordinateur du programme, nous explique :

« la partie Est de Brooklyn possède l’un des plus hauts taux d’obésité et de diabète de la ville de New York. Aussi, ce que nous voulons c’est offrir une alternative. »

Cette initiative est également un bienfait pour l’économie locale. En une dizaine d’année, ENYF est devenu un véritable système bien huilé et incorporé dans un réseau de marchés locaux et de fermes régionales. Elle représente une réelle opportunité en termes de création d’emplois et de dynamisme des échanges locaux. Ainsi, au cours des dernières années de nouveaux entrepreneurs locaux ont vu le jour : gérants de marchés, distributeurs, jardiniers et agriculteurs.

Du point de vue environnemental, cette initiative valorise la production et la consommation de produits biologiques. De plus, par son système de production locale, ENYF limite le transport des denrées et donc l’impact carbone lié à cette consommation.

D’autre part, un aspect dont on ne perçoit pas au premier abord toute son importance mais qui est fondamental : l’impact social d’une telle initiative. ENYF remobilise une partie de la jeunesse sur un même espace et autour d’un projet commun. L’organisme offre la possibilité de se rencontrer et de travailler ensemble, développant ainsi des valeurs d’entraide et de respect, faisant office de soupape sociale dans un quartier aux relations parfois explosives. De plus, la nourriture est aussi utilisée ici comme un moyen d’aborder des questions de justice sociale.

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IMPLIQUER DANS LA VIE DE QUARTIER

David précise : « à la fin du programme quelques jeunes ont choisi de s’orienter vers du militantisme vert ou des métiers agricoles, mais cela n’est pas l’objectif premier du programme». En définitif, comme le souligne David

« il s’agit davantage d’impliquer les habitants dans la vie du quartier que de créer une génération de fermiers »

ENYF donne en effet d’abord l’occasion aux jeunes de ce quartier d’être responsabilisés, de se forger leurs premières armes de travailleurs actifs, mais aussi de citoyens. Impliquant familles et entrepreneurs locaux, ENYF offre une belle occasion, celle de réconcilier alimentation, lien social, santé, agriculture et opportunités professionnelles.

« Je pense que la question de l’alimentation va au-delà du besoin vital de se nourrir, finalement elle peut être utilisée comme un moyen d’organiser et de construire une communauté, une façon d’impulser un changement social.»

En refermant le portail du jardin de l’East New York Farms, on se dit que le chou de Brooklyn semble finalement promis à un bel avenir.

La monnaie complémentaire, outil de la « compta écolo »

Francine Bavay, Conseillère régionale (EELV) d’Ile-de-France

Mesurer la valeur ajoutée sociale et environnementale

A mon sens, les acteurs de l’économie sociale et solidaire produisent de la très haute valeur ajoutée : de la valeur ajoutée économique, comme tout acteur économique ; de la valeur d’utilité sociale et environnementale ; de la valeur d’approfondissement des pratiques démocratiques, puisqu’ils sont régis par le principe « un humain, une voix » et non « une action, une voix ». Mais si on veut prouver qu’il y a effectivement création de valeur ajoutée, il faut être capable de la mesurer.

Si le Produit intérieur brut a bien fonctionné pour mesurer cette valeur à l’échelle nationale durant plusieurs décennies, c’est parce qu’il s’agissait d’un outil simple et rassurant, qui fonctionnait selon la logique du gâteau : plus les entreprises produisaient, plus le gâteau augmentait et plus il y avait à manger pour tou/tes. Peu à peu, le PIB est toutefois entré en crise et on lui a par exemple ajouté les salaires et dépenses des administrations publiques afin qu’il continue de rendre compte de la complexité du fonctionnement économique d’une société. Mais aujourd’hui, avec la prise de conscience de la crise environnementale majeure que nous traversons, on voit bien que cet outil est incapable de prendre en compte les destructions irréparables de ressources naturelles causées par l’activité économique et qu’il n’est donc plus apte à mesurer de façon pertinente la richesse produite par une société.

La monnaie complémentaire, pour créer et mesurer de la valeur ajoutée

Nous sommes donc arrivés à un moment où nous avons besoin de nouveaux outils macroéconomiques, mais aussi sans doute microéconomiques, pour définir ce qu’est la richesse. De là, deux approches sont possibles : une approche multicomptabilité et une approche unicomptabilité. L’approche multicomptabilité a été mise en ?uvre, par exemple, en Suède, où les entreprises sont désormais tenues de comptabiliser non seulement le carbone émis, mais aussi toutes les matières premières consommées. Mais en France, je ne pense pas que la société soit mure pour la mise en place d’une telle approche. Quant à l’approche unicomptabilité, qui vise en somme à intégrer des les comptes de l’entreprise les externalités négatives ou positives qu’elle produit sur l’environnement, elle bute sur un obstacle de taille : quelle est l’unité dans laquelle on va compter ? Comment réunir dans un même compte des réalités (bénéfice financier, apport social du travail bénévole, destruction de biomasse?) de natures très diverses ?

Certes, depuis trois ou quatre millénaires, on a une idée de la valeur produite grâce à un médiateur : la monnaie. Idéalement, ce médiateur devrait également être un indicateur des valeurs morales de notre société. Or aujourd’hui, on a accepté de fortes inégalité dans la répartition de la monnaie : certains individus, pas forcément plus « moraux », en détiennent beaucoup plus que d’autres. Alors avec d’autres monnaies, on peut sans doute corriger ces inégalités au profit de tou/tes. Par exemple, le prix d’une place de cinéma est aujourd’hui de 10 euros en moyenne, calculé sur la base d’un taux de remplissage moyen d’environ 30 %. Si on crée une monnaie complémentaire et qu’on la distribue de préférence aux plus pauvres ? c’est-à-dire à ceux qui ont le moins accès à la monnaie générale -, on va pouvoir remplir cette salle à près de 100 %, et ce à production et dépense énergétique constante (que la salle soit remplie à 30 % ou à 100 %, il n’y aura toujours qu’une seule projection). L’utilisation d’une monnaie complémentaire peut donc permettre, à production et externalité environnementale constante, de créer davantage de valeur ajoutée sociale (plus de personnes auront eu accès à la salle de cinéma) et de comptabiliser dans un même temps cette valeur ajoutée.

La région, niveau pertinent d’émission d’une monnaie complémentaire

En Ile-de-France, mais aussi en Bretagne et dans le Nord-Pas-de-Calais, nous expérimentons depuis quatre ans un tel système avec la monnaie SOL, émise par la Région et par les divers acteurs de l’économie sociale et solidaire qui participent à ce projet. On peut acquérir des SOL « coopération » en privilégiant pour ses achats courants un réseau de commerçants ayant prouvé leur démarche sociale et environnementale (démocratie entrepreneuriale, bio, circuits courts?), des SOL « engagement » en s’engageant bénévolement dans des activités d’utilité collective mises en ?uvre par des acteurs publics ou des associations, ou encore recevoir d’une collectivité locale des SOL « affectés » à telle ou telle consommation (restauration collective, transports, etc.). Autre particularité de la monnaie SOL : elle est fondante, c’est-à-dire qu’elle se dévalue avec le temps lorsqu’elle n’est pas échangée. La circulation de la monnaie est ainsi favorisée, ce qui est toujours à l’avantage de ceux qui en ont peu.

A mon avis, le bon niveau d’émission pour ce type de monnaies, c’est la région : cela permet en effet de relocaliser des activités économiques sur un lieu qui présente une taille critique suffisante pour que la monnaie complémentaire soit assez largement reconnue et échangeable. Et l’introduction d’une telle monnaie peut avoir un véritable impact sur le dynamisme économique local voire général. On le voit par exemple avec le Wir, monnaie complémentaire créée en Suisse en 1934 par des entrepreneurs qui refusaient de commercer avec les nazis : à certaines périodes, le Wir, toujours en circulation aujourd’hui, a pu représenter 30 % des échanges dans la zone suisse où il est utilisé.

Avec une telle monnaie en tout cas, il est possible d’avoir une idée tout à fait quantifiée des externalités positives ou négatives produites par des acteurs économiques sur l’environnement et sur la société, sans inscrire ce décompte dans une monnaie unique (l’euro) qui sanctionne une économie générale essentiellement lucrative.

Retour à l’intro du dossier « Vers une comptabilité écologique »

L’intergénération est politique

LA SOCIETE DES CLIVAGES

Le discours d’opposition des générations surfe sur cette exacerbation de la défiance. C’est dans ce climat que d’aucun parlent, voire fantasment, sur une guerre des générations : la ville serait bientôt à feu et à sang? Les usines, les ateliers, les bureaux ne seraient que des champs de bataille rangée entre les jeunes et les seniors? Or, ce que nous voyons ce n’est pas une guerre des générations mais bien des faits sociaux, des faits minuscules qui pollenisent d’un suc solidaire le quotidien de millions de personnes.

Pensons à l’association Lire Faire Lire qui anime un réseau de 15 000 retraités investis pour soutenir les enfants dans l’accès et le plaisir de la lecture. Pensons aux Blouses Roses où 5 000 étudiants comme retraités, interviennent dans les hôpitaux ou les maisons de retraite pour rendre la vie plus gaie aux personnes en résidence. Pensons aux bénévoles des petits frères des Pauvres qui accompagnent les personnes âgées isolés et vivant dans la précarité?. Pensons aux 4 millions d’aidants informels, dont l’âge moyen est de 64 ans, qui fournissent un appui essentiel aux personnes fragilisées par les maladies chroniques ou la perte d’autonomie dû à l’âge. Pensons au développement des jardins partagés qui permettent à toute les générations de coopérer pour faire naître des espaces de convivialité et d’échange de savoirs et de permettre, en particulier aux personnes ayant des faibles revenus, un accès à une alimentation plus seine et aux circuits courts.

LA CLE DES TERRITOIRES

Il est urgent que l’Etat et les collectivités territoriales soutiennent des actions symboliques comme des cafés de l’intergénération ou valorisent des démarches de solidarité entre génération. Surtout il est temps d’inventer des politiques publiques spécifiques comme l’instauration d’un tarif intergénérationnel pour un senior et un moins de 18 ans, permettant des réductions de prix à l’entrée de lieux culturels et de loisirs ou encore le soutien aux formules d’habitat partagé et intergénérationnel, la création d’un Fonds d’initiatives intergénérationnelles destiné à soutenir les innovations sociales ou technologiques favorisant la coopération entre les générations.
De son côté, pourquoi l’Education Nationale n’enclencherait-elle pas un processus pour que les enseignants du primaire et du secondaire puissent développer avec les enfants des projets pédagogiques centrés sur la rencontre des âges, sur la découverte de l’autre et de son histoire, sur la prise de conscience de la diversité du vieillissement ?

Une des réponses à la crise de l’emploi des seniors se trouve dans la possibilité pour ces derniers de s’investir dans leurs deux dernières années de carrière dans le soutien à une association. Une partie de leur salaire serait payé par leur entreprise, une autre part et leurs charges sociales prises en compte par l’Etat, voire les collectivités territoriales. En contrepartie, ces seniors s’engageraient à rester bénévoles durant les trois premières années de leur retraite. Ils vivraient ainsi un tuilage progressif vers la retraite et seraient des acteurs de la transmission intergénérationnelle.

C’est le secteur associatif et globalement le monde de l’économie sociale et solidaire qui, pour une large part, assurent aujourd’hui le lien social et les solidarités de proximité. Avec efficacité et pour un engagement budgétaire le plus souvent optimal. Il est logique qu’il soit soutenu plus fortement par la puissance publique et par les collectivités territoriales.

Il y a aussi nécessité à ce que les aidant(e)s bénévoles, de tout âge, soient reconnu(e)s pour leur rôle crucial dans l’accompagnement des plus fragiles et dans la politique de santé publique de la nation. Mais il s’agit surtout d’élaborer un statut de l’aidant ouvrant à des temps de formation, des aides financières ou du développement de structures et de moyens humains, leur permettant de mener une vie plus normale.

Dans cette période de changement, il est plus que jamais nécessaire de pointer combien une politique de l’intergénération est un enjeu central pour inventer une société de l’écologie sociale fondée sur la coopération. La révolution démographique, implique d’inventer une société l’intergénération qui permette aux jeunes, aux moins jeunes et aux vieux de vivre durablement bien ensemble.

Dommage qu’à l’occasion de la nomination du nouveau gouvernement, l’intitulé du Ministère des Affaires sociales n’est pas inclus l’intergénération.

Une autre finance « participative » est possible

CHOISIR L’UTILISATION DE SON EPARGNE

La finance participative, ou crowfounding dans le monde anglo-saxon, se caractérise par la possibilité pour l’épargnant de choisir la destination finale de son épargne, c’est-à-dire le projet ou la structure qui en bénéficie directement. Elle suppose généralement l’existence de plateformes, intermédiaires entre l’épargnant et les projets ou structures destinataires.
L’enjeu macroéconomiques est considérable.

D’une part, les sommes concernées sont très importantes ([Le secteur en croissance de 150% en 2012)]. D’autre part, ces modèles sont à même d’élargir le spectre des projets financés par les investisseurs traditionnels et de contribuer à redistribuer les responsabilités entre citoyens.

L’actualité particulière de la finance participative s’explique du fait de plusieurs caractéristiques du contexte socio-économique actuel :

-# le développement d’internet et les interfaces qui explosent depuis 2 ou 3 ans, réduisant corrélativement les coûts d’intermédiation de façon drastique pour l’individu comme pour la collectivité.
-# l’aspiration des épargnants à disposer d’une latitude de choix dans l’utilisation qui est faite de leur épargne, du fait de l’attitude passée et présente des investisseurs traditionnels.
-# le développement d’un entrepreneuriat de « proximité », dans un contexte de crise économique et de remise en cause du modèle néolibéral, alors que les acteurs financiers classiques s’avèrent incapables de répondre à certains besoins, par exemple ceux des projets originaux hors des sentiers battus ou qui sont situés sur des territoires en difficulté (zones rurales, quartiers populaires, régions du monde en difficulté…).

PROBLEMES DE LEGITIMITE ET DE RESPONSABILITE

Ce développement pose aux garants traditionnels de l’ordre financier des problèmes réels, notamment parce que ces garants mettent en oeuvre des règles établies pour eux par la puissance publique, et pas du tout à destination de ces nouveaux épargnants de proximité qui n’existaient pas à l’époque de l’édiction des règles en vigueur. Ces garants de l’ordre financier assoient par ailleurs leur légitimité sur la nécessité de protéger l’épargnant de risques inconsidérés qu’il pourrait être amené à prendre sans conseil.

Pourtant, plusieurs considérations conduisent à interroger la réalité de cette légitimité.

La première résulte de la nécessité de financer l’entrepreneuriat, ce qui implique d’accepter une prise de risque intrinsèque. Vouloir annuler cette prise de risque, c’est tarir le financement d’amorçage, même pour des raisons prudentielles. La règle déontologique dans ce domaine devrait se limiter à l’existence d’un cadre protecteur renouvelé et adapté, qui assure la bonne information des épargnants sur ces risques.

La deuxième concerne le droit à la prise de responsabilité. Celle-ci ne saurait être réservée à une quantité réduite d’experts ou se considérant comme tels, ceux-ci s’étant souvent trompés par le passé, comme l’atteste la crise financière de 2008. En outre, l’intelligence collective peut être est capable, sous certaines conditions, de jugements économiques de qualité, en tous les cas pas moins avisés que ceux des « experts ».

La troisième a trait à la nécessité démocratique d’élever le niveau d’implication et de compréhension des citoyens dans la vie économique, pour qu’ils se fassent moins facilement berner par des discours politiques simplistes ou des analyses économiques prônant la dérégulation, pourtant régulièrement invalidées par les faits et sans cesse serinées par les tenants du système en place. Une société démocratique qui décourage cette prise d’initiative, n’offrant aux citoyens que les jeux de hasard comme perspective de prise de risque, s’accommode de ces ignorances, sinon les favorise.

Apparentée à l’économie sociale et solidaire, la finance participative ne doit cependant pas être confondue avec celle-ci:

-# la finance participative implique un degré de choix élevé sur la destination de l’épargne, (sélection du projet ou de l’entreprise bénéficiaire, montant de la mise, rémunération de l’épargne…).
-# la finance solidaire n’est que rarement participative : elle privilégie, ce qui est déjà bien, la mobilisation de l’épargne dans des fonds éthiques ou solidaires qui, pour autant, ne permettent pas toujours à l’épargnant d’identifier et de choisir des projets qu’il contribue à financer. Cette dimension participative, alliant transparence et responsabilité, intéresse les citoyens soucieux que toutes les décisions n’émanent pas d’un ailleurs perçu comme lointain, mais qu’ils puissent avoir une prise sur certaines d’entre elles.

Promouvoir le co- entrepreneuriat des épargnants, c’est donc également servir le développement personnel, favoriser la confiance entre les citoyens ([Déterminant de la croissance selon de nombreux économiques, dont Y. Algan et P. Cahuc)] et dans les projets nés d’initiatives de non professionnels. Notre pays a-t-il par conséquent quelque chose à gagner à limiter les souhaits de la force citoyenne exprimés à l’égard du développement de la finance participative ?

LE RÖLE DES TERRITOIRES

En particulier, chaque échelon de collectivité territoriale doit jouer son rôle, au premier rangs desquels l’échelon régional qui anime la stratégique économique à échelon infra-étatique. A titre d’exemple, la Région Poitou-Charentes a souhaité soutenir structurellement et financièrement un projet d’installation de panneaux photovoltaïques sur les bâtiments municipaux de la commune d’Esnandes (Charente-Maritime), aux côtés des habitants du territoire qui participent à l’échelle de leurs souhaits et de leurs possibilités. Ainsi, une action publique volontariste orientée vers le développement durable et la croissance verte se conjugue avec la prise de conscience citoyenne des enjeux à venir pour traduire en une réalité concrète l’idée convaincante de mise au service de l’économie de la finance, que celle-ci soit « classique » ou participative.

C’est en proximité que la finance participative peut être la plus stimulante, les plateformes internet favorisant les relations de proximité et les citoyens pouvant constater concrètement le résultat de leur engagement.