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Enjeux et portée d’une politique de santé autour du cannabis

12 millions de Bobos !

 

Le sujet, pourtant important, est traité par dessus la jambe, comme une affaire de m?urs, de morale. J’entends que « le chichon, ce n’est pas la priorité », que « Cécile Duflot cible les bobos du Canal St-Martin pour se faire élire ». En gros, qu’un truc qui concerne 12 millions de consommateurs occasionnels, génère 800 millions d’euros de chiffres d’affaires en économie souterraine et occupe une bonne partie des tribunaux ne serait pas important.

Pourtant, en parlant du cannabis on touche un sujet de société qui va de la santé publique à la sécurité, en passant à l’utilité de nos forces de police et de leur activité. Faut-il continuer à demander aux agents de serrer des adolescents pour 15 grammes, engorger les tribunaux avec des petits dealers, ou les laisser se concentrer sur des choses sérieuses, sur les vrais problèmes ?

Les drogues, un problème de santé publique

Il ne vient évidemment à personne l’idée d’inciter qui que ce soit de consommer un psychotrope. Tout comme personne ne songe à inciter à l’alcoolisme ou à fumer comme un pompier. Mais on constate aujourd’hui l’échec magistral des politiques de répression en France et de la guerre à la drogue en Amérique, pour ne prendre que ces deux exemples.

En effet, selon une étude européenne publiée et résumée par Le Monde, la consommation des drogues augmente en France.

25% DE HAUSSE DE LA CONSOMMATION EN QUATRE ANS

 

L’enquête réalisée par le Conseil suédois pour l’information sur l’alcool et les autres drogues, compare 36 pays. Selon des chiffres provisoires que Le Monde s’est procurés par un biais non officiel, l’évolution sur le cannabis est particulièrement problématique: l’expérimentation est en hausse de 25 %, le nombre de jeunes ayant consommé au moins une fois le produit passant de 31 % à 39 % en quatre ans. L’augmentation est même de 60 % pour la consommation au moins une fois par mois (de 15 % à 24 %).

Les causes d’une telle augmentation de la consommation de tous les psychotropes ? Une politique centrée sur l’interdiction absolue, des dangers irrationnels par rapport à une consommation régulière et qui fait l’impasse sur l’environnement et les raisons profondes des addictions.

« Je sais que nous pouvons être accusés de partialité, car nous n’étions pas d’accord avec la politique menée, mais l’enquête Espad montre bien que celle-ci n’a pas fonctionné », relève Jean-Pierre Couteron, président de la Fédération addiction, une fédération d’intervenants du secteur. Il estime que la Mildt a faussement fait croire que la France, grâce à l’accent mis sur la répression des usages de cannabis, réussissait à résister. Résultat, elle est surtout, selon lui, passée « à côté de ce qui constitue le gros problème »: « l’environnement addictogène » dans lequel évoluent les adolescents dans une société qui favorise les sensations fortes et l’hyperconsommation (jeux vidéo, « binge-drinking », etc.).
«
« Le problème est que l’objectif a été d’éviter à tout prix le premier usage, alors qu’essayer le cannabis est un signe d’identification chez les jeunes, sans suivi après. Il est pourtant primordial de détecter précocement les usages réguliers » Jean-Michel Costes, directeur de l’OFDT de 1995 à 2011.»

Il critique « une politique qui n’a rien donné sur le cannabis et qui a laissé filer les consommations des drogues légales ». Une focalisation sur le cannabis critiquée par les spécialistes, alors que le tabac est une porte d’entrée vers cette substance, et que les jeunes sont des polyconsommateurs.

Le communiqué de la Fédération addiction, Adolescents : alcool, tabac, cannabis? Agir autrement ne défend pas autre chose qu’une cohérence globale à propos de toutes les substances psychoactives, drogues, tabac, alcools. Une politique de santé cohérente en fait, centrée sur les dangers réels auxquels s’exposent les consommateurs plutôt que sur des interdictions obsolètes et quasiment morales.

UNE PROHIBITION INEFFICACE ?

 

Quel est le point commun entre Sevran aujourd’hui, le Baltimore et le Chicago des années 1930 ? L’interdiction d’un type de produit qui conduit à la constitution de mafia qui pourrissent des quartiers entiers de la ville, corrompent jusqu’aux plus puissants.

Dans l’extrait suivant de The Wire, un commissaire explique à un agent que la lutte policière contre les drogues ne sert à rien. Pas plus que la Prohibition américaine contre l’alcool n’a empêché sa consommation ni la constitution de puissantes mafias, dont le célèbre Al Capone.

C’est exactement le discours de Stéphane Gattignon, maire de Sevran, qui avait remis le débat sur le tapis en 2010. Son statut de « maire de banlieue » et d’ancien du PCF le protégeait des procès en bien-pensant des beaux quartiers, bobo-écolo. La réalité des quartiers quadrillés par les dealers, où les garçons de 12-13 ans font le guet et les grands-mères servent de nourrice aux paquets, lui et ses équipes la connaissent.

Les positions de Gattignon lui avaient valu le soutien d’un prof de pédiatrie via Le Monde, preuve que le débat sur la santé n’est pas si fermé que ça. L’utilisation thérapeutique du cannabis est d’ailleurs possible dans de nombreux pays, et même Vaillant, ancien ministre de l’Intérieur, soutient aujourd’hui Duflot sur cette question médicale.
Les drogues, un problème pour les démocraties

Un passage de la tribune de Stéphane Gattignon, Le trafic se porte bien, comment va la démocratie ? doit nous intéresser tout particulièrement :

« Dans nos territoires, qui a vraiment le pouvoir dans telle ou telle rue, entre telle et telle barre HLM ou copropriété dégradée ? Sait-on qu’un bail d’emplacement de vente de drogue peut se revendre 25 000 euros ? Le trafic va bien ! Pas la démocratie. Nous « comptons » les victimes des règlements de comptes. Les groupes de vendeurs de produits stupéfiants se multiplient. Les armes en circulation sont des gros calibres, des fusils à pompe genre Uzi achetés via les filières de l’Est ou autres Magnum barbotés au grand banditisme avec gilets pare-balles et tout l’attirail nécessaire à la guerre des microgangs. C’est aussi à coups de pied et de poings qu’on tue. C’est à coups de parpaing qu’on casse les têtes. Le lynchage et la lapidation lourde font partie des usages de la vengeance localière.»

La fin de l’état de droit sur des zones entières. Toute proportion gardée, c’est ce qui s’est passé au nord du Mexique où les combats de l’armée mexicaine contre les trafiquants de drogue conduit à une quasi guerre civile, où journalistes et simples citoyens blogueurs ou twittos sont massacrés.

FINANCEMENT DES TALIBANS

 

Ce qui se passe au Mexique peut arriver au Sahel, au Cap vert, en Guinée Bissau. C’est peut-être déjà le cas dans les zones de chaos où gouvernent des chefs de guerre. Les Taliban afghans se financent en partie grâce à la culture du pavot.

Certes, les situations françaises et mexicaines ne sont pas comparables, ni le shit et la cocaïne ou l’héroïne, mais alors que le Portugal a réussi à s’en sortir et que l’Onu pointe l’échec des guerres à la drogue, nous devons chercher des solutions au-delà de la morale qui soit satisfaisante à la fois en terme de santé publique, de sécurité et de protection de la démocratie.

Quelles solutions ?

Dépénalisation, réglementation, légalisation… peu importent les termes : il faut oser le débat tant la situation actuelle n’est pas tenable. Il est possible de faire preuve d’imagination.

En 2006, Malek Boutih, qui aime bien sortir des rails, sortait un rapport sur une filière 100 % française du chanvre :

pour M. Boutih, le cannabis  » est la clé de voûte de la ghettoïsation et de l’insécurité dans les quartiers populaires ».

Plutôt que sa dépénalisation, il recommande donc une « régulation » par l’Etat et lance quelques idées audacieuses, inspirées du modèle néerlandais, pour « une nouvelle filière agricole ». Le responsable socialiste imagine ainsi des « coopératives chanvrières outdoor (plein champ) » cultivées par des agriculteurs « sur des surfaces sécurisées » et « restreintes à 2 hectares ». Ces coopératives « garantissent la production de masse du haschich et de l’herbe de consommation courante ». Des « chanvrières sous serres », limitées à « 1 hectare », permettraient de cultiver des « boutures de variétés de cannabis » et de « soutenir la concurrence qualitative avec les marchandises d’importation ». Enfin, toujours « indoor » (sous serre), des horticulteurs exploiteraient des surfaces de 500 m2, et les producteurs « indépendants », 50 m2. Pour les particuliers, « une surface de 2 m2 de floraison « indoor » et 10 pieds « outdoor » par foyer semble une limite raisonnable, précise le rapport. Les cannabiculteurs les plus passionnés devront se professionnaliser. »

LA PISTE DE LA REGULATION

 

Côté distribution, des « associations pourront ouvrir des clubs de consommateurs », de 18 heures à minuit en semaine, jusqu’à 2 heures le week-end, à condition de ne faire aucune publicité extérieure.

Plus récemment, un journaliste de Slate tente d’imaginer une filière française du cannabis. Hélas, l’auteur de l’article oublie de citer les multiples utilisations du chanvre autre que la fumette : cordage, tissage, papier, construction… Une filière française du chanvre serait même bonne pour la Made in France !

Retrouvez les contributions d’Adrien Saumier sur son blog : http://adriensaumier.fr/index.php?

Du bon profil des décideurs en temps de crise

TEMPS DE GUERRE, TEMPS DE PAIX

Les généraux de temps de paix excellent dans la diplomatie et savent diriger quand il s’agit d’utiliser leur supériorité par rapport à l’ennemi. A l’inverse, les généraux de temps de guerre réussissent des missions impossibles et trouvent les opportunités qui retournent une situation difficile. Les premiers, courtois et soucieux des convenances, se concentrent sur les grandes lignes, laissant leur organisation définir les plans d’action détaillés. Soucieux d’être dans le vrai, les seconds acceptent d’être moins consensuels ; ils sont présents au coeur des batailles à gagner et célèbrent les victoires avec leurs troupes. Sans appétit pour le consensus, ils savent que les opportunités naissent des contradictions exprimées puis résolues.

Il en va de même en entreprise : après avoir créé Apple, Steve Jobs en fut écarté par un ancien de Pepsi, John Sculley, qui développa l’entreprise lors du boom de la micro-informatique des années 1980. Il revient dix ans plus tard pour réinventer Apple et lui éviter la faillite. Comme le note « Forbes », les dirigeants sont adaptés aux périodes de paix ou aux temps de guerre, rarement aux deux. La littérature managériale traite majoritairement de méthodes de temps de paix, périodes auxquelles le succès repose sur la reproduction d’une méthode.

La même distinction vaut en matière économique. Durant les Trente Glorieuses, la France devait réaliser une « croissance d’expansion ». La diriger consistait à utiliser les atouts de notre pays en diffusant des recettes qui marchent (développement des réseaux d’infrastructure, élévation du niveau d’éducation, mise en place d’assurances sociales à couverture large?). C’était le temps des grandes stratégies et de la planification à la française.

Depuis, nous avons rejoint les meilleurs en richesse par heure travaillée et sommes entrés dans une « croissance contrainte », où l’enjeu n’est plus de rejoindre d’autres pays, mais au contraire trouver comment faire mieux qu’eux, tout en assurant emploi et solidarité. Il s’agit de nous donner les moyens de gagner des batailles économiques. De ne pas étouffer ceux qui sont capables de remporter ces batailles dans des visions trop décalées du réel – on pense aux enjeux du prix de l’énergie (compatibles avec une maîtrise des émissions de CO pourvu que les outils utilisés n’ignorent pas les réalités économiques). Ou aux promesses du « big data » (où nous avons des atouts, mais sommes handicapés par la multiplicité des cadres légaux européens). Ou encore aux emplois de service, insuffisamment valorisés alors qu’ils correspondent au profil de la majorité de ceux qui cherchent un emploi.

Vu d’un économiste de temps de paix, nous avons besoin d’une stratégie et d’un modèle dans lequel les entreprises inscriront mécaniquement leur développement. Un économiste de temps de guerre considérera, à l’inverse, qu’il faut laisser les acteurs économiques trouver comment mieux utiliser nos ressources – notamment 15 % de la population active sans emploi – en réduisant les barrières qui font consensus contre elles (part des prélèvements sur le travail, régulations limitant l’initiative économique, excès de centralisation, faiblesse du pilotage par la valeur des services publics?), et en cherchant les meilleures options pour les autres (régulations sociales, répartition des prélèvements?).

Si les tendances telles que le rattrapage des pays émergents ou le niveau de compétition économique mondial sont là pour durer, alors nos décideurs devront être davantage le profil du général de temps de guerre et rechercher la confrontation au réel plus que le consensus. Paradoxalement, cette confrontation réduira le stress du « mal français » : nous n’avons aucune raison de vivre moins bien demain qu’hier, de nous priver du potentiel de production des demandeurs d’emploi ou de ne pas profiter de toutes les innovations à venir. Et de ne pas célébrer ensemble de futures victoires économiques !

Cette tribune a été publié dans le quotidien Les Echos le 21 juin 2013, retrouvez toutes les chroniques de Vincent Champain sur son blog

Le jour où la Seine déborde…

« Ports de Paris » avec, entre autres, son site de Gennevilliers est le 2e port fluvial d’Europe en terme de marchandises et le 1er au monde en trafic fluvial passagers avec 7 millions de touristes transportés chaque année.
(Un GIE « Haropa » (harbor of paris ou le HAvre-ROuen-PAris) vient d’être constitué pour devenir une plate forme fluvio-maritime de taille mondiale.)


crue 1910 Pont Alexandre III ? Ministère de l’écologie

Mais l’histoire nous a montré que la Seine pouvait être capricieuse et une crue exceptionnelle (la crue centennale) était probable. Les effets seraient sur Paris du « jamais vu ».

LES CONSEQUENCES DE L’HOMME ET DE SON ACTIVITE

François Landais directeur de l’agence Paris-Seine, à Ports de Paris, nous explique que l’urbanisation croissante alliée à une pluviométrie importante, malgré les grands réservoirs (lacs artificiels) en amont de Paris, régulants les crues et les sécheresses, pourraient provoquer la crue centennale tant redoutée.

La particularité de la région parisienne est la densité de ses habitants situés en zones inondables, et cela fait beaucoup de monde ! Pascal Popelin, maire adjoint de Livry-Gargan est Président de l’établissement public « Seine Grand Lac ». Il gère les 4 barrages réservoirs en amont de Paris.

Il évalue le nombre de personnes touchées directement ou indirectement entre 2 et 5 millions et les dégâts (remise en état des réseaux, des édifices, nettoyages….) aux alentours de 20 milliards d’Euros, soit 20 fois le coût de la tempête Xynthia. D’après lui, près de 800 000 personnes seraient privées d’électricité, sans compter les coupures d’eau et le problème d’évacuation des déchets. Par ailleurs, des mesures de précautions sont prises, comme celles de mettre « hors d’eau » les bâtiments (musées…) et de sécuriser les systèmes informatiques ou encore les archives.

Le Général Serge Garrigues est le chef d’état major de la zone de Défense de Paris. Sous le contrôle du Préfet de Police de Paris, il assure la coordination des secours et approvisionnements des personnes qu’on inciterait alors à rester le plus possible chez elles.

Cette solution est privilégiée à un déplacement massif des populations, d’autant que la crue généralement, ne dure que quelques jours.

Il tempère les effets par le fait que « la crue est aujourd’hui prévisible à au moins 8 jours », « et cela donne du temps pour informer et mettre les gens vulnérables hors de danger » comme par exemple évacuer les malades des hôpitaux situés en zone inondable (comme celui de Georges Pompidou) et les répartir sur d’autres lieux d’accueil.

Par ailleurs, cette préparation exemplaire à la hauteur de l’événement s’il se produisait, peut servir à d’autres catastrophes du type du plan ORSEC. une évacuation d’urgence des déchets (5000 tonnes par jour !) est même prévue, ainsi que la distribution de 1200 groupes électrogènes.

Interview complète du général Serge Garrigues

Le Général Dodane, spécialiste des crues nous explique également qu’une ville comme Alforville serait touchée à 100% et qu’un plan nommé « Neptune » réquisitionnant les armées, pourrait mettre à pied d’oeuvre environ 10000 hommes avec le matériel nécessaire.

Mais nous n’en sommes pas là !

Peut être même nous ne reverrons plus jamais ces images de la crue de 1910 où l’on peut voir nos députés se rendre en barque à l’Assemblée nationale pour débattre à la lueur des lampes à pétrole ! (et manger froid….).

Assemblée nationale sous l’eau ? Ministère de l’écologie

Toutes les indications, les alertes de crues et les consignes se trouvent sur le site « fluvial » de la ville de paris et pour la France entière c’est « Vigie crues ».

Mais comme dans toutes choses : mieux vaut prévenir que guérir ! Et comme conclu, Pascal Popelin (auteur d’un livre : « le jour où l’eau reviendra ») : « il n’existe pas de catastrophes naturelles, mais des phénomènes naturels qui deviennent des catastrophes par la présence de l’homme et de son activité ».

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Xynthia 2010 : le rapport qui accable

La Cour des comptes avait souligné les « insuffisances persistantes » en matière d’urbanisme, pointant des collectivités sous la pression des promoteurs. Dans les trois départements concernés ? la Vendée, la Charente-Maritime et le Var ?, les préfets avaient établi un dossier départemental sur les risques majeurs (DDRM) trop « général » et non « actualisé ». Le rapport soulignait que les plans de prévention du risque inondation (PPRI), adoptés sous l’égide des préfets n’avaient pas été prescrits dans toutes les zones à risques. Lorsqu’ils existaient, ces plans avaient fait l’objet de trop de négociations pour être encore contraignants. Si le système des secours avait été rudement mis à l’épreuve, on se souvient que l’intervention inédite des collectivités locales avait permis en partie de faire face à la détresse des citoyens, juste après la catastrophe. Un système de chéquier et de location de voitures permettant de faire face aux besoins les plus urgents avait ainsi été mis en oeuvre par la Région Poitou-Charentes sans pour autant que l’articulation avec l’action avec les autres collectivités ne fut réellement planifiée faute d’avoir été pensée.


Vous pouvez écouter l’ensemble des chroniques de Gérard Feldzer sur le site de France Info. Vos commentaires et suggestions seront toujours bienvenus sur franceinfo.fr

STANDARD OIL ou le déclin d’un empire américain

L’entreprise fait donc l’objet à deux reprises de mesures anti-trusts ; la première en 1892, la seconde en 1911. En 1881, Rockfeller était parvenu à fédérer 39 entreprises pétrolières, constituées en « Standard Oil Trust
(C’est la première fois que le mot « trust », jusque là couramment employé de manière informelle, apparaît dans une raison sociale.)] » l’année d’après. Lorsqu’elle est sommée de se dissoudre, « la Standard » prend la forme d’une hydre à 40 têtes. Chacune prend le nom de Standard et ajoute un nom de territoire, comme la « Standard Oil of New-Jersey
([Future « Exxon ».)] » – de très loin la plus puissante d’entre elles, la « Standard Oil of New-York ([Future « Mobil ».)]», ou la « Standard Oil of California ([Future « Chevron ».)]». Avant la guerre, elle a déjà inondé le marché européen avec ses filiales, dominant notamment le Cartel des Dix. Alfred Bedford, qui a quitté la présidence de la Standard Oil of New-Jersey, prend la tête du « Board of Directors of Standard Oil Cies », le puissant Conseil d’Administration du trust. A chaque dissolution, plusieurs sociétés existent formellement, mais la Standard demeure. Toutefois, ces décisions l’ont sans doute affaiblie et ont profité à sa concurrence. Et si entre ces filiales, la concurrence n’a émergé que très lentement, elle s’est peu à peu et timidement installée.

Après la guerre, pourtant, la Standard reste en situation de monopole aux Etats-Unis. Les petites entreprises qui gravitent autour de ce marché ne parviennent pas, toutes réunies, au cinquième des ressources que possède la Standard en pétrole. Pour Pierre L’Espagnol de la Tramerye, son succès est dû à une solidarité nationale :

Si la « Standard » est montée si haut, c’est parce qu’elle était une Entreprise Nationale. Chaque Banque, chaque Compagnie maritime, chaque Chemin de fer aux Etats-Unis était intéressé au succès du trust, car cette grande corporation exportait (?) et faisait rentrer (?) plus de 100 millions de dollars.

UN ETAT DANS l’ETAT

« Qui s’attaque à la « Standard » s’attaque au Gouvernement Fédéral lui-même. » Le gouvernement s’attache en effet à une politique du pétrole très active. Avant la guerre, le Sénat américain crée l’ « United States Oil Corporation to develop new petroleum fields », afin de déceler de nouveaux lacs de pétrole. A sa création, la Standard ? et c’est l’idée géniale de Rockfeller ? se consacre au transport et à la construction de pipe-lines, mais ne s’intéresse pas à la production et l’exploration. Les producteurs doivent nécessairement faire appel à ses moyens de transport dans les grands centres, qui permettent des économies d’échelle. Ayant le monopole, le marché étant inélastique, il peut pratiquer des marges colossales. Après la guerre, la Standard est en position de force : elle s’est montrée étroitement alliée au gouvernement en temps de crise et, dénigrée avant la guerre, devient l’un de ses alliés après le conflit.

Bedford fait largement appel au gouvernement américain pour appuyer les Américains qui sollicitent dans le monde des concessions pétrolifères. Wilson, qui se méfie des trusts, accorde cet appui, conscient que la question pétrolière dépasse les intérêts de la compagnie.

En résumé, l’Etat et la Standard entretiennent une relation très ambiguë, le gouvernement cherchant les bénéfices de la Standard et s’en servant comme arme économique, tout en craignant son pouvoir, tandis que la Standard, tout en contrant les attaques légales du gouvernement, sollicite son appui ? et l’obtient. Adversaires à l’intérieur, ils s’allient à l’extérieur.

Alliance qui porte ses fruits : très tôt, les Etats-Unis montrent l’exemple avec une puissante flotte commerciale, qui consomme 15 millions de barils en 1911. Leur position de premier producteur au monde (443 millions de barils annuels en 1920 pour une production mondiale totale de 684 millions), suivis du Mexique (551 millions en 1920) et de la Russie (24 millions en 1920, la Région de Bakou s’épuise rapidement) les conforte dans la stratégie d’investir massivement sur « l’huile de pierre ». Ils développent notamment considérablement l’automobile et en 1920, leur consommation a augmenté de 25%. Cet engouement a ses limites : la même année la production, déjà insuffisante, ne progresse plus que de 11%. Leurs réserves ne suffisent plus à leur propre consommation et doivent donc se reposer sur le Mexique.

(…)

Seul le mouvement du progressivism, esprit de réforme né des nouveaux rapports sociaux et économiques de la révolution industrielle, a su inquiéter le géant du pétrole. Portant un souci de justice sociale, des préoccupations environnementales, la protection du consommateur, la lutte contre la corruption, les partisans de ce courant veillent au contrôle des grandes entreprises et font appel au gouvernement pour qu’il rétablisse la concurrence. Actifs des années 1890 aux années 1910, ils obtiennent les deux « démantèlements » de la Standard. A regarder de plus près, les « progressivistes » sont très partagés sur le modèle à adopter. Les uns, dont Woodrow Wilson, estiment que les trusts nuisent à la concurrence, facteur de progrès, il faut donc les démanteler. A l’opposé, d’autres estiment, comme Theodore Roosevelt, que les compagnies puissantes donnent au pays une puissance et des ressources que ne pourraient fournir les petites entreprises. Un courant plus socialiste préfère voir l’Etat prendre des parts dans les grandes entreprises qui ne sauraient être motivées par l’intérêt général. Enfin, une tendance libérale estime que l’intérêt général ne peut émerger que de la confrontation des intérêts particuliers.

La Standard résiste à l’explosion, même si la concurrence fait son apparition. Repliée sur le marché états-unien, la découverte de gisements dans le Caucase et l’Europe orientale ne tarde pas à remettre leur domination en jeu.

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Vivement 2050 !

L’ANTHROPOCENE


Relativement vide d’hommes, vide d’objets, à une époque où le capital, les infrastructures, le matériel constituaient les facteurs limitants, tandis que le capital naturel se trouvait en abondance. Mais nous avons quitté ce monde. Nous habitons désormais un « monde plein », celui dit de « l’anthropocène », dans lequel l’être humain constitue une force géologique capable d’agir sur son environnement, sur le système écologique de soutien de la vie, à l’échelle planétaire.

Pour faire face à cette situation sans précédent et jeter les bases d’une prospérité durable, c’est-à-dire « améliorer le bienêtre humain et l’équité, tout en réduisant significativement les risques écologiques et les pénuries », nous devons entièrement repenser notre économie et reconsidérer ses relations avec le reste du monde, afin de permettre l’émergence d’un modèle mieux adapté à ces nouvelles conditions de vie sur Terre.

Pour y parvenir, nous aurons besoin d’une science économique qui respecte les limites planétaires et reconnaisse que le bien-être de l’homme dépend essentiellement de la qualité de ses relations sociales et du degré d’équité de la société dans laquelle il vit. L’objectif de croissance de la consommation matérielle devra ainsi céder la place à une volonté réelle d’améliorer le bien-être humain de façon soutenable. Cette nouvelle approche économique devra également reconnaître que l’économie s’inscrit dans une société et une culture elles-mêmes intégrées dans un système écologique de soutien de la vie. Une croissance économique infinie au sein d’une planète finie s’avère de ce fait impossible.

Notre ouvrage tente de synthétiser toutes les idées capables de nous aider à définir à quoi pourrait ressembler cette nouvelle économie enchâssée dans la société et la nature, et comment nous pouvons parvenir à la mettre en ?uvre. Ã vrai dire, la plupart de ces idées ne sont pas nouvelles. Depuis plusieurs décennies, les auteurs de ce livre n’ont de cesse de les exposer dans des publications, et d’autres chercheurs ont exprimé des points de vue similaires lors de conférences trop nombreuses pour être mentionnées ici.

Ce qui est nouveau, c’est le moment et le contexte dans lequel nous nous trouvons, car il y a urgence. Et pour tout dire, nous n’avons même plus vraiment le choix : nous devons engager une transition puisque la trajectoire que nous suivons n’est pas soutenable. Comme Paul Raskin l’a dit à juste titre, « contrairement aux idées reçues, c’est bien le statu quo (business as usual) qui fait office de fantasme utopique. Élaborer une nouvelle vision de l’économie s’avère une nécessité pragmatique ».

Si l’exigence d’enclencher un processus de transition s’impose, nous pouvons néanmoins choisir la voie à emprunter et sa destination. Deux chemins sont possibles : soit nous choisissons d’engager un dialogue à l’échelle planétaire pour imaginer « l’avenir que nous voulons » ? thème de Rio+20 ? et élaborer la stratégie à adopter pour y parvenir ; soit nous laissons le système actuel s’effondrer de lui-même dans l’espoir de tout reconstruire sur ses ruines. Notons que nous aurions dans ce cas comme point de départ une situation désastreuse. Par conséquent, il va de soi que nous optons pour le premier scénario.

Nous insistons dans cet ouvrage sur la nécessité d’abandonner l’objectif de croissance du produit intérieur brut (PIB) au profit d’une amélioration du bien-être humain soutenable. Ce changement d’orientation implique de prendre en compte la protection de la nature, la restauration des écosystèmes, l’équité sociale et intergénérationnelle (notamment l’éradication de la pauvreté), la stabilisation de la population, mais aussi l’ensemble des contributions non marchandes générées par le capital naturel et le capital social.

Pour y parvenir, il sera nécessaire d’instaurer de nouveaux indicateurs capables d’aller au-delà du PIB et d’évaluer plus directement les progrès réalisés par nos sociétés, dans le domaine du bien-être humain et de sa soutenabilité.

Ce texte est extrait de l’ouvrage « Vivement 2050! » édité aux éditions « Les Petits matins ».