Travailler dans le nucléaire : un métier à haut risque

SOUS LE SECRET

Peut-être à cause de son côté intimidant?: il s’agit d’un monde complexe portant sur des phénomènes à l’échelle de l’extrêmement petit, de l’atome ou du noyau comme dit son nom. Des phénomènes invisibles qu’il faut obligatoirement penser de façon abstraite?: ce monde obéit à des lois physiques éloignées de celles qui valent pour les objets de la vie quotidienne. Pourtant, des gens y travaillent qui ne sont pas tous des physiciens ni des ingénieurs? C’est sans doute aussi parce que c’est un univers mystérieux, couvert par des secrets?: à côté des formes d’exploitation civile de l’énergie atomique, il fait l’objet de possibilités d’exploitation militaires qu’on ne veut pas risquer de favoriser chez n’importe qui en en parlant trop librement. Si bien qu’une des protections efficaces contre la prolifération non maîtrisée des armes nucléaires est l’empêchement par ignorance. En fait, si la barrière de l’information a, un temps, été efficace dans cette lutte pour tenir l’atome dans les mains d’un petit nombre de puissances nationales, elle ne l’est plus aujourd’hui dans la mesure où les phénomènes à l’?uvre sont désormais bien connus et enseignés un peu partout du fait qu’ils se retrouvent dans d’autres domaines d’application. Désormais, ce n’est donc pas le savoir qui peut manquer à un pays pour se doter de l’arme nucléaire, c’est plutôt l’équipement pour mettre en ?uvre les procédés. On le voit d’ailleurs bien dans les contrôles qu’exercent les puissances nucléaires à travers l’Agence internationale de l’énergie atomique?: ils portent sur la disposition de centrifugeuses entrant dans l’enrichissement de l’uranium ou sur celle de missiles pour transporter les armes nucléaires vers leur cible.

LA QUESTION SOCIALE MISE A DISTANCE

Si l’on ne parle pas du travail dans le nucléaire, c’est peut-être surtout faute de se donner la peine d’en faire une présentation accessible et de s’intéresser à des travailleurs ordinaires de l’industrie. Cette distance, voire cette prévention face aux réalités du travail, ne valent pas que pour le secteur nucléaire. Il n’en va pas autrement pour une raffinerie ou une usine sidérurgique. On est finalement assez habitué à quelques images de centrales nucléaires pour illustrer une séquence du journal télévisé, avec des bâtiments sans fenêtre derrière de hauts barbelés, éventuellement agrémentés d’un travailleur en tenue blanche marchant dans un couloir bordé de tuyauteries ou assis face à un pupitre et à des écrans d’ordinateur. On s’en contente même si on ne sait rien, au fond, des astreintes que le procédé de fabrication impose aux hommes qui le servent.

Comme dans une raffinerie ou dans une usine sidérurgique, les travailleurs du nucléaire sont pris dans les contraintes propres aux industries de process, c’est-à-dire largement automatisées, gérant une production en continu, commandée à distance. La forme du travail n’est donc pas celle de la chaîne de montage automobile ni de l’atelier de confection, réclamant des interventions humaines directes et permanentes sur la matière. C’est plutôt la surveillance vigilante qui caractérise l’exploitation des procédés?: le suivi des protocoles de fabrication et la ronde de vérification.
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Dans les installations nucléaires on trouve beaucoup de tuyauteries et de pompes, beaucoup de grues et de ponts roulants? Mais là, petite particularité, la fuite, éventuellement inflammable, ou l’explosion ne sont pas les seules difficultés de manipulation à redouter. Il faut aussi tenir compte de la radioactivité des substances en jeu, un phénomène qui les fait se transformer sans cesse et émettre des rayonnements ayant des effets dommageables sur l’homme à chaque transformation. La parade la plus fréquente à ces nuisances spécifiques est l’interposition d’écrans de protection et la commande à distance des procédés. Mais on imagine bien que les installations industrielles en question réclament un minimum d’interventions pour maintenance, voire pour procéder à des modifications. Cela suppose de s’approcher, donc de s’affranchir des blindages qui enserrent les procédés, et d’organiser ces interventions de telle sorte que les dommages à l’homme restent faibles, dans les limites de ce qu’on sait que le corps humain supporte.
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On imagine qu’exercer un métier industriel dans cet univers de dangers radiologiques, que ce soit pour «?exploiter?» à distance les procédés automatisés ou pour intervenir dessus au plus près dans des opérations de maintenance, doit supposer de se soumettre à quantité de règles pour ne pas s’exposer à trop d’irradiations sans contact, à trop de contamination ni à des concentrations critiques de matières radioactives.

Rendre compte du travail dans cet univers pourrait ainsi consister à dresser la liste, impressionnante, des prescriptions censées encadrer les différentes activités.

DANS LE MAQUIS DES REGLES

Ce serait se ranger implicitement derrière la thèse ??très diffusée chez les cadres des industries à risques?? qui veut que la sécurité des travailleurs et la sûreté des installations reposent sur une bonne formulation des modes opératoires et sur leur respect inconditionnel. Avec pour corollaire que tout incident tiendrait à un manquement aux règles, imputable aux faiblesses de l’esprit humain?: ce qu’on désigne souvent sous l’expression d’«?erreur humaine?». A l’épreuve des réalités du travail industriel, les chercheurs en sciences sociales ont montré que cette perspective est souvent un peu courte, que les règles ne sont pas toujours simples à respecter parce qu’elles sont peu réalistes, parce qu’elles sont contradictoires entre elles, quand elles ne sont pas simplement manquantes, certaines configurations rencontrées n’ayant pas été anticipées.

Pour en prendre la mesure, on peut examiner des configurations d’interactions ayant abouti à des incidents et en retracer les enchaînements. Ce sera à la fois l’occasion de présenter le travail dans le nucléaire comme pris dans une organisation, dans une division des tâches et des spécialisations, et l’occasion de justifier de procéder à son investigation par observation directe de la part du sociologue, pour dépasser certaines difficultés dans sa connaissance, qui ne saurait se réduire à celle des règles encadrant le travail.

(extraits, «?Chapitre 1?», pp. 27-29 puis pp. 32-33)

Enquête au c?ur d’un site à risques
de Pierre Fournier
232?pages – 23,50? ?En librairie le 18 avril 2012

Ces extraits sont issus de l’ouvrage de Pierre Fournier. Pour aller plus loin, son blog :

« Sans en faire un argument en faveur de son irréversibilité, il faut rappeler une spécificité technique de cet univers?: que le secteur continue à se développer ou qu’on décide de sa réduction, il est exclu qu’on cesse d’y travailler avant très longtemps. (?) La question du travail est donc durablement prégnante pour envisager l’avenir de cette industrie, quel qu’il soit. »
(Travailler dans le nucléaire, Conclusion, p. 218-219)

« N’est-il pas surprenant que les risques sanitaires et environnementaux qui sont associés à l’industrie nucléaire n’apparaissent dans le débat public qu’à propos des populations environnantes, comme à Tchernobyl et à Fukushima, et que les travailleurs qui les affrontent quotidiennement soient laissés hors champ ? »
(Travailler dans le nucléaire, Introduction, p. 10)