Vive la « bidouillabilité »!

De la convivialité

Dans sa pensée de la convivialité, Ivan Illich développe souvent le thème de l’autonomie face aux objets de notre vie quotidienne. Il serait bien embêté aujourd’hui, face à toutes ces boîtes noires chez nous : nous avons à peine le droit de les démonter, de les comprendre et encore moins la possibilité de les modifier. De plus, le règne du jetable, ajouté à une logique marketing et consumériste, pousse les entreprises à vendre de nouveaux modèles tout le temps, rendant obsolète le précédent.

Ivan Illich donne souvent des exemples de progrès qui ont conduit à rendre la vie des populations plus compliquée, voire impossible. Ainsi les habitants de villages ou de bidonvilles se retrouvent à mourir de faim car leurs nouveaux appartements dans des barres ne peuvent accueillir ni cochon ni volaille. Ou encore ces villageois que la bitumisation de la route vers la ville a conduit à la ruine : les camions où l’on pouvait charger le bétail à vendre ont été remplacés par des cars réservés aux passagers. Deux exemples de passage brutal d’une société à une autre qui montrent que la perte d’autonomie des individus peut conduire à la perte d’eux-mêmes.

L’idéal d’Ivan Illich, c’est un individu autonome face à la technologie. N’importe quel dispositif technique doit être assez performant pour durer le plus longtemps possible et assez simple pour être réparé par tout à chacun. Par exemple, plutôt qu’un scooter électrique bourré d’électronique, il préfèrerait un engin simple mais robuste, à la mécanique compréhensible. Un engin qu’on peut bidouiller soi-même sans l’aide de personne, ou que n’importe quel garagiste est capable de réparer, sans que celui-ci n’ait à payer pour une licence logicielle ou la machine fournie par la marque.

Cet aspect de la convivialité, le caractère durable des biens de consommation, se retrouve dans le programme des Verts. Pascal Canfin l’a synthéthisé dans son livre L’Économie verte expliquée à ceux qui n’y croient pas(édition Les Petits matins, 14 ?, préface de Dominique Voynet, 2006)], en le liant aux problématiques de l’emploi :

« Pour produire une voiture, il faut toujours moins de travail, grâce au progrès technique. Les usines automobiles sortent de plus en plus d’automobiles avec de moins en moins d’ouvriers. Mais, pour réparer ces voitures au garage d’à côté, il faut toujours autant de travail qu’il y a vingt ans, voire plus s’il faut recycler la voiture, c’est-à-dire la démonter, trier les pièces, etc. plutôt que de la mettre tout entière à la casse.

Aujourd’hui – sans même parler de tous les gadgets qui ne durent que quelques semaines – les entreprises produisent des biens « jetables » (ordinateurs, téléphones portables, consoles de jeu…) en organisant leur obsolescence au bout de quelques années.

(…)

Et cinq après, soit le produit est dépassé sur le plan technique ou esthétique, soit l’entreprise ne fabrique plus les pièces détachées.»([pages 19 et 20)]

Cette course permanente au neuf a rendu complètement obsolète, voire ringarde, l’idée même de réparation. Au moindre pépin, on achète un nouvel appareil. Il est par exemple moins cher d’acheter une nouvelle imprimante que de la réparer.

Il est évident que tous ces appareils polluent, aussi bien la production des neufs que la gestion des déchets. On ne s’étendra pas sur [la composition souvent toxique des appareils électroniques, ni sur les populations.

De quoi rendre fou aussi bien les plus fondus des geeks que les simples consommateurs. Mais il semble que l’avenir est aux bidouilleurs.

Convivialité 2.0

Quand on dit que les logiciels libres et l’écologie ont des points communs, ce n’est pas une blague. Tristan Nitot, président de Mozilla Europe, parle depuis quelques temps de « bidouillabilité » (notamment l’adoption du chargeur universel au niveau européen, ce qui permettra d’économiser des tonnes de déchets (et de l’argent aux consommateurs).

Il semble que les impératifs écologiques rencontrent les besoins et demandes des technophiles les plus conscients de la situation, osons dire les plus en avance. L’avenir n’est pas à la masse de gadgets jetables à durée de vie réduite. Il est hors de question de revenir au niveau technologique des années 1950. Mais il n’apparait pas irraisonnable qu’un téléphone mobile dure autant qu’une montre offerte qu’on remonte à la main. Après tout, on sait faire. Ensuite, on bidouillera.