Sortie de crise?

L’édito de « La Tribune » est sans appel : alors que la France et l’Allemagne s’extirpent de la dépression, l’Angleterre garde un vague souvenir du milieu des années 80.

A cette époque, j’entrais au lycée en même temps que je découvrais les bienfaits du Thatchérisme, expérimenté sur des millions de familles prolétaires.

Dans mon train, je referme le journal et m’assoupis, bercé par le balancement du wagon de seconde classe Paris-Amiens.

Quatre semaines payées au trois-quart par le Comité d’entreprise de l’usine de mon paternel. Un séjour pseudo linguistique à Whistable, charmante bourgade connue pour ses huîtres, près de Canterbury, Kent.

Un été 1985.

A peine descendu du bus qui m’emmenait dans une famille d’accueil, j’étais coursé avec quelques autres nuls en anglais par des zonards vissés sur des mobs pourries. Dérapant autour de nous, malheureux lycéens, encore terrorisés par le souvenir du massacre du stade du Heysel, quelques semaines plus tôt. Accueillis à c?ur ouvert par des familles sans le sou, trouvant dans cette hospitalité co-organisée par la CGT et le Trade Union local, une occasion de diversifier leurs maigres allocations.

Ma famille à moi : une mère faisant 15 ans de plus que son âge, vivant seule avec son fils que j’avais pris dans un premier temps pour son mari tant il était déjà assez abîmé : 25 ans à peine. 70 à eux deux. Le double au moins, vu de mes 16 ans.

Deux jours pour s’acclimater à la bande du quartier, recluse dans une zone d’habitation.

Mon lieu de villégiature : des centaines de pavillons en briques rouge, rangés en damiers avec, pour chacun d’eux, un jardinet d’appoint pour la bouffe.

Des maisons-boites à chaussures. Une porte d’entrée qui ouvre sur un escalier systématique desservant la pièce à manger, à dormir et à regarder la télé, les chambres à l’étage, une salle de bains aux normes, pour les familles d’accueil seulement.

La Gare du Nord s’éloigne maintenant et, somnolent, je suis à peine secoué par un rire intérieur : concours de crachats de ma joyeuse bande sur le téléviseur familial dés qu’elle entrevoyait la Reine dans la petite lucarne. Pire, quand c’était la Premier ministre qui se pointait.

Des parties de déconnes comme faire exploser des poubelles au bord de la Tamise, cacher un petit jusqu’à rendre sa mère folle, monter sur des toits en terrorisant des passants complices : rien de bien grave. Des nuits de télé à remater en boucle un film culte, des gamins de 4 ans sur les genoux, toujours avec la pêche, des mères clopes aux becs et l’?il torve, des centaines de bières toujours à portée. Une leçon d’éducation par John Landis qui redessine un rare quartier potable du lointain Londres.

Cette Angleterre-là, faite de violences sourdes sur ses classes populaires, de chômage massif et de relégation, j’ai fini par la ranger dans la case des meilleurs souvenirs d’adolescence.

Des « fukin’ » aux voix rauques féminines, des tartines-tomates au beurre de cacahuète faute d’autre chose, des desserts impossibles à la copine folle du groupe « Wham » qui collectionnait des photos d’éphèbes, collés dans son carnet de notes…je passe Creil sans m’en apercevoir.

Quelques pensées fugaces de cette époque se résument le plus souvent à des courses sur la plage, des coupes de cheveux de Lady Di portées par des centaines de milliers de filles plus ou moins jeunes et jolies. Du haut d’une des plus vieille cathédrale de la chrétienté, elles dessinent des vagues dans les rues de Canterbury. Une ville figée au moyen âge, débordant de ses étudiants en uniformes capés et cannés. Ici, les différences de classe se portent en trophées. Un jeune aristocrate entrant dans l’université prestigieuse de la Cité menace de son bâton quand je lui barre involontairement le passage. Sa plastique m’impressionne : le beurre de cacahuète l’a visiblement moins marqué que mes congénères. Je m’écarte un peu, effrayé, en respectant l’ordre naturel des choses.

Un an plus tard, la veille du Bac philo. Ennis et Shaun, le fils de ma famille d’accueil et un de ses potes, débarquent chez moi. 23 heures passées et pas le moindre signe de venue préalable. Ils avaient vendu leur téléviseur pour se payer l’aller sur Bordeaux et ne s’étaient pas encombrés de ces futilités bourgeoises. Nous nous tombons dans les bras : une vraie source d’inspiration pour l’épreuve du lendemain.

De leur bref séjour, une course bruyante dans la rue commerçante principale, la radio poussée le matin jusqu’à provoquer la réprobation de nos voisins, une larme versée par Ennis au moment du barbecue. Avec de la vraie viande partagée avec un père, une mère, un frère : le bonheur introuvable dans la banlieue rouge de Whistable.

L’évocation de l’an passé qu’on ne retrouverait jamais puis des adieux sans illusions.

Des familles d’outre-Manche viennent en foule flâner sur les berges de la Somme. Je les entends dans mon trajet domicile-travail. Mélange de rêveries et d’époques : juste après Creil, quelques confrontations entre l’Angleterre installée et la misère Picarde. Ici aussi, l’espérance de vie est un peu plus basse qu’ailleurs, l’alcoolisme, un peu plus haut.

Au son d’un mp3 au volume trop fort, une remontée nostalgique pas très saine. Je me souviens que mes pauvres amis dansaient avec une certaine classe sur le son de ce groupe New romantic.

Ennis a vendu tout ce qu’il avait pour monter son entreprise de lavage de carreaux. Plus jamais entendu parler. Des éclats de rires dévoilant des dentitions aléatoires, des amitiés fraternelles, le quotidien à remplir à coups de larcins pour fuir un futur improbable. C’est dans un tiroir du bonheur que j’ai définitivement rangé 1985.

Cette année-là, un pays s’écroulait. Le conservatisme à l’état brut avait décidé de restructurer l’industrie minière et tout le reste. Les familles organisaient la solidarité ouvrière en distribuant des portions de légumes frais. Le soir entre gens de la mêmes classes, nous passions quelques nuits dans le cimetière de whistable. En rejouant notre clip préféré, nous mations, allongés, les étoiles.

L’Angleterre : la depression à perpétuité?


Fort heureusement, les amortisseurs sociaux du modèle français repoussent toujours plus loin l’horreur du modèle britannique, à jamais enfoui dans nos fantasmes de la réussite hexagonale. Pénétré par cette conviction collective, je descendais de mon train habité par un certain malaise…

Jardins d’éveil ou la politique de la petite enfance à rebours

Le gouvernement a fait inscrire l’expérimentation de jardins d’éveil dans la convention d’objectifs et de gestion de la Cnaf avec un crédit de 25 millions d’euros. Une présentation des modalités de l’expérimentation a été soumise à l’avis des administrateurs de la Caisse nationale d’allocations familiales (Cnaf) le 21 avril.

Il s’agit d’un véritable coup de force et d’une instrumentalisation des fonds d’action sociale de la Sécurité sociale.

De nombreux acteurs et professionnels sont défavorables au développement de jardins d’éveil dont le but non avoué est de se substituer, à terme, aux premières années d’école maternelle. Les jardins d’éveil sont le cheval de Troie du démantèlement de l’école pré élémentaire dans notre pays. Quand d’autres pays, tels la Norvège et la Suède, organisent l’équivalent de notre école maternelle pour les enfants dès la fin de leur première année et transfèrent l’accueil des jeunes enfants sur leur ministère de l’Education, la France se prépare à faire le chemin inverse : déplacer le pilotage et le financement de cet accueil, de l’Education nationale sur les communes, la Sécurité sociale et les parents.

Plusieurs raisons de fond peuvent être avancées contre ces expérimentations qui dont essentiellement motivées par des raisons budgétaires:

– pour les enfants, c’est la mise en cause de la qualité de l’accueil par l’abaissement des normes d’encadrement et des qualifications des personnels qui les prennent en charge,
– pour les parents qui devront payer des jardins d’éveil alors que l’école maternelle est gratuite
– pour les communes sur lesquelles vont peser de nouvelles charges assumées par l’Education nationale jusqu’alors, il s’agit d’une nouvelle décentralisation de fait et non compensée

La vérité, est que notre pays manque cruellement d’équipements de qualité pour accueillir les jeunes enfants dont les parents travaillent (plus de 800 000 naissances annuelles). Seuls 10% des enfants sont accueillis dans des structures et services pilotés et organisés avec des professionnels qualifiés. Pour les autres enfants une partie des parents est contrainte de s’arrêter de travailler, ou se tourne vers un accueil par des assistantes maternelles en gré à gré avec l’obligation de devenir l’employeur de ces salarié-e-s.

La réponse gouvernementale est, pour l’ensemble des modes d’accueil (appelés désormais modes de garde), dans l’abaissement des qualifications existantes, la baisse des normes d’encadrement, le gonflement des capacités d’accueil (4 enfants par assistante maternelle au lieu de trois maximum, 120% d’inscriptions dans les crèches au lieu de 100%…).

Une étude récente de l’Unicef démontre que « la bonne qualité de l’accueil du jeune enfant améliore l’ensemble de ses potentialités, contribue à améliorer ses résultats scolaires, promeut l’intégration, développe le sens civique en société, favorise l’égalité des chances pour les femmes ».

Prévention et protection de l’enfance, accompagnement à la fonction parentale

La prévention de la délinquance juvénile est à l’ordre du jour. Pas un jour sans la mise sous les feux des média de la violence des jeunes.

La société a peur de sa jeunesse et elle la stigmatise. En retour, les jeunes s’identifient et se conforment à l’image exposée dans les média. Un peu l’effet Pygmalion qui consiste à influencer l’évolution d’un élève en prédisant son avenir, pour le meilleur ou pour le pire ?.

En 7 années passées en mairie, chargée de la Petite Enfance, j’en ai rencontré des familles, pendant ma permanence hebdomadaire ! Des familles de toute sorte. Oh, pas les plus aisées, parce que ?. Les plus aisées, elles ne vont pas en mairie chercher de l’aide.

Et finalement, ce qui m’a frappé dans ces rencontres, ce sont les capacités des jeunes parents à trouver des solutions face aux difficultés, et aussi la capacité des tout-petits à aider leurs parents à trouver des solutions ensemble ?. A condition ? de les aider à reprendre confiance en eux.

Il suffit parfois d’un accompagnement respectueux, d’une écoute, bref, d’une aide par des professionnel-les de l’Enfance pour que les difficultés s’apaisent.

L’Etat reconnait le soutien à la fonction parentale comme l’une de ses priorités. A cet effet, les Réseaux d’Ecoute, d’Appui et d’Accompagnement des Parents (Réaap) ont vu le jour, co-financés par la CAF, la Ddass et le Conseils Généraux.

Par ailleurs, les Caisses d’Allocations Familiales en Ile-de France ont fait de la parentalité l’un des axes prioritaires de leurs interventions afin d’améliorer les relations familiales. Des Contrats Enfance et Jeunesse (CEJ), contrats d’objectifs et de co-financements, ont été signés pour les périodes 2007-2010 entre les CAF départementales et les Villes, CEJ qui ont succédé aux Contrats Enfance.

Dans le cadre du Contrat Enfance 2002-2007 signé entre la Ville de Paris et la CAF, était prévu le financement de Maisons de l’Enfance. Lieux d’Accueil enfants/parents (Laep), ces Maisons de l’Enfance doivent permettre à la fois de favoriser la socialisation des tout-petits et de rompre l’isolement des adultes. Un formidable levier d’accompagnement à la fonction parentale pour les familles dont les enfants sont gardés au domicile des parents.

Alors forte de ces analyses et en liaison avec les Services de la Ville, j’ai pu monter le projet d’une Maison de l’Enfance, structure dédiée principalement aux familles dont les enfants ne sont pas accueillis dans les structures collectives. Une maison de l’Enfance où les familles pourraient se retrouver, pour ne rien faire ou pour faire. Un lieu de rencontres, de parole, d’information et de formation pour les parents et les professionnel-les. Un lieu d’expression, d’écoute, d’échanges, de jeux pour les tout-petits et leurs parents.

Atypique sur Paris, cette structure est gérée par une Educatrice de Jeunes Enfants avec l’aide d’une secrétaire médico-sociale. Il manque à cette équipe un poste de psychologue pour pouvoir répondre à des situations plus complexes. Par contre, la proximité de l’espace avec le Relais Assistante Maternelle (RAM) géré par le Service PMI permet aux Assistantes Maternelles de l’arrondissement de bénéficier des services de la Maison de l’Enfance.

D’autre part, rien du point de vu institutionnel n’empêche d’établir des partenariats entre les Maisons de l’Enfance et d’autres structures.

Ainsi, un partenariat entre la Maison de l’Enfance et le Centre Médico Psychologique (CMP) voisin a été établit. Le CMP dispose donc d’un créneau horaire hebdomadaire pour animer un espace d’accueil pour enfants de 0 à 3 ans accompagnés des parents. 5 ans que cet atelier existe, 5 ans qu’il ne désemplit pas.

Autre espace essentiel, les ateliers d’arts plastiques : laisser le potentiel créatif de l’enfant s’exprimer, en présence des parents et avec leur aide.

Mais surtout, dans cette Maison de l’Enfance, pas de jugement !

Une écoute, un accompagnement respectueux des familles et des enfants : la meilleure garantie d’aider un enfant à bien grandir.

Je suis convaincue que des milliers de Maisons de l’Enfance de ce type coûteraient bien moins cher à notre société que tous les dispositifs médicaux ou sociaux mis en place quand il y a des violences.

Mieux vaut prévenir que guérir, on ne le redira jamais assez.

Pas de gouvernance pour l’Ile de France

UNE GOUVERNANCE PARALYSEE

On pouvait déjà craindre avant sa réalisation que le SDRIF 2008 ne soit, en l’absence d’un arbitre impartial, qu’un compromis entre de nombreux intérêts divergents (Jouve, Lefevre). L’utilisation d’une nouvelle méthode de planification, par quadrants, se substituant au modèle concentrique qui ménageait des différents acteurs semblait d’ailleurs de bonne augure.

Avec un peu de recul on peut d’ores et déjà critiquer les limites d’un document, qui a certes mérite d’exister et doté d’une forte cohérence interne, mais qui n’a pas su (ou pu), transcender les défis des échelles et de la gouvernance.

Ajoutons que, pour que la critique ne soit pas facile, les objectifs de développement durable et de gouvernance se doublaient dans la rédaction du SDRIF officiel (plus de 220 fois) d’une revendication de structuration polycentrique de l’Ile de France.

Dans ce papier nous ne nous attacherons qu’à cet aspect particulier, et transversal, de structuration de l’occupation de l’espace, sans développer tous les aspects sectoriels (logement, emploi, environnement, commerce, zones urbaines sensibles…) que le SDRIF se devait d’articuler. Par contre l’articulation avec les transports, qui sont le réseau le moins maîtrisé par les aménageurs, en raison de ses logiques centralisatrice et autonome, est incontournable.

PIEUVRE FRANCILIENNE

Deux grandes thèmes imprègnent, a priori, les préoccupations des aménageurs: la réduction des disparités spatiales, qu’on peut aussi désigner sous le nom de recherche d’équilibres régionaux, et un thème plus conjoncturel, celui de la lutte contre « l’étalement urbain ». Une des préoccupations initiales de la DATAR était de résorber l’écart Paris/reste de la France. Nombre de chercheurs ont montré l’inanité de ce lieu commun en termes d’évolution: il n’empêche que l’IDF accapare toujours la grande majorité des emplois dits « supérieurs ». Le polycentrisme était une des solutions portée par la DATAR, puis par l’Europe (bien qu’elle ne détienne pas cette compétence) pour résorber les inégalités territoriales (le modèle implicite étant celui des landers allemands, même s’ils résultent d’une histoire différente et si certains d’entre eux rivalisent par la taille avec le Liechtenstein. Paradoxalement le polycentrisme s’est plutôt imposé en France aux niveaux régionaux (PACA) et des aires urbaines (Grenoble, Rennes, Annecy…). Il était donc intéressant de voir ce concept confronté à l’aménagement francilien. D’autant que la pieuvre francilienne interpelle toujours et que des chercheurs, prenant acte de mécanismes spatiaux (notamment aire de recrutement) à l’échelle du bassin parisien, proposaient une IDF élargie amaigrie, où le développement de pôles périphériques ou extérieurs à l’IDF étaient les seuls à même de soulager la pression foncière et les congestions de l’agglomération parisienne (Huriot, Boiteux-Oran).

Évidemment il convient de tirer les leçons des villes nouvelles, quasi absorbées par l’urbanisation, et qui auraient sans doute eu encore moins de réussite si plus éloignées, les réussites dans ce domaine ne provenant pas de décisions administratives mais de l’entrée dans la compétition internationale (Burgel). Cependant une nouvelle le rapport Warssman sur la réorganisation des collectivités vient relancer le débat en proposant un agrandissement des régions françaises pour contribue à une Europe des régions compétitive internationalement. Cette vision d’une IDF agrandie amaigrie reste d’ailleurs très prégnante dans l’imaginaire aménageur français puisque lors des différentes consultations il a été avancé par des acteurs aussi divers qu’AFTRP, AFVBP, Idfe (FNE), AFDU, CESR, Normandie, Pays de Loire, Picardie et… panel de franciliens réunis en conférence de consensus dans le cadre de l’élaboration du SDRIF. Mais dès 2006 la vice-présidente verte du CRIF chargée de l’aménagement annonce, lors d’un séminaire inter-régional, qu’on ne remettra pas en cause le dispositif institutionnel. Ainsi l’aménagement perdait -il, sans même combattre, une autre bataille de l’IDF, après celle de la préférence en 1980 donnée à la route des blés contre la route des cathédrales (Lipietz).Pourtant l’exercice de la planification en France a depuis quelque temps consacré l’intérêt, voire la nécessité, d’approches prospectives, notamment sous forme de scénarii. Cette dimension aurait donc gagnée à être intégrée dans les processus de mise en ?uvre, suivi, révision… indispensables dans le cadre d’une procédure de long terme (à long terme, avec la raréfaction du pétrole, l’hypothèse d’habitats autonomes décentralisés est-elle si invraisemblable? L’objet du développement durable n’est-il pas de préserver les possibles?).

DE L’ETALEMENT A LA VILLE COMPACTE

Venons en au thème plus conjoncturel de l’étalement. On pourrait s’y étendre mais on se contentera de développer que les préférences collectives, traduites par la loi et les procédures de planification, y sont hostiles, les raisons en étant principalement le coût d’extension des réseaux pour la collectivité à long terme (contre les avantages fiscaux à court terme, et bien que des économistes constatent des rendements constants, et non pas décroissants) et le gaspillage de l’espace, surtout depuis que les terres agricoles ont acquis un statut de bien autonome, voire patrimonial, se substituant à celui, simpliste, de ressource foncière. Inutile de dire que la recherche des polycentrismes, villes des courtes distances… est critiquée par les économistes tenants des mécanismes spontanés de production de l’espace, de la métaville (Ascher,) contre le maoïsme voire le stalinisme des aménageurs recherchant vainement les rapprochements emploi/habitat (un argument convainquant étant que le domicile remplace l’emploi dans la quête assurantielle des ménages).

Là encore on aurait pu s’attendre, à l’intérieur du territoire francilien retenu, à ce que le polycentrisme, héritage de la DATAR, fasse l’objet d’analyses prospectives entre l’étalement combattu et le principe de densification retenu. Car de nombreux auteurs militent pour la ville des courtes distances, la ville compacte, la ville creuse, la ville cohérente (Orfeuil). Or la ville polycentrique, des pôles autonomes reliés par des systèmes de transports puissants, pourrait soulager le centre des pressions foncières, des congestions, favoriser le rapport à la nature, augmenter la possibilité d’habitats intermédiaires, réduire l’effet de serre (Stambouli)…

Surtout de nombreux chercheurs (St- Julien, Goix, Berroir Berger…) mettent en évidence l’émergence de sous-pôles emploi/habitat où, contrairement à la moyenne francilienne qui croit, les distances domicile-travail décroissent. Dès 2003 un rapport de la DREIF (Séné) recommande d’ailleurs un développement polycentrique basé sur une douzaine de pôles anciens ou en développement (Fontainebleau Etampes, Melun, Versailles, St Denis, Créteil, Ulis…). Leurs contradicteurs critiquent 30 ans de polycentrisme « dilaté » (Béhar), la stérilité des rapprochements domicile-travail et l’insuccès des villes nouvelles (Estèbe), arguant que le succès d’une ville n’est jamais du à l’action des aménageurs mais à son entrée dans la compétition internationale (?).

Comme la gouvernance commune avec l’Etat va négliger les suggestions initiales de la DREIF et que cette dernière se verra ultérieurement (après la création du secrétariat à la région capitale) interdire tout contact avec la région, in fine la méthode des quadrants, conçue à l’origine comme un mode de dialogue entre les différents acteurs pour éviter les conflits centre/périphérie, va engendrer, de l’aveu de son promoteur, le directeur adjoint de l’IAURIF nouvellement affecté au SDRIF, ancien du SGVN et de la DATAR, et déçu du polycentrisme, un « polycentrisme renouvelé » qui privilégie les transports collectifs existants et la densification du c?ur d’agglomération autour des gares, sur les friches, dans les opérations nouvelles ?, et le rabattement sur ces axes par un réseau secondaire de TC. Bref non pas un polycentrisme hiérarchisé mais une multicentralité (en gros le Grand Paris). Une conséquence énorme en termes de transport est que c’est Arc Express, la mise en relation des bassins de la marguerite de M. Braouzec, qui va être privilégie pour ceinturer le c?ur d’agglomération (dans le SDRIF, dans le CPER, dans le plan de mobilisation), aux dépends de la rocade ferroviaire de moyenne couronne (RFMC) seule susceptible de soulager la congestion engendrée sur les sections radiales de TC par les échanges centre périphérie transitant par le centre, aux dépends aussi de la modernisation urgente des RER,engendrant ainsi une vulnérabilité croissante des ouvriers motorisés de la grande couronne … Il est vrai que la solution Arc Express a pour mérite d’augmenter considérablement l’accessibilité aux emplois entre le centre et la première couronne (Beaucire, ). A l’inverse la proche couronne est déjà très bien desservie par les TC de rocade tandis que la moyenne couronne ne l’est que faiblement, alors qu’elle favoriserait la desserte des zones urbaines sensibles, le transfert modal, l’émergence d’un « système polycentrique hiérarchisé » (Berroir, Mathian, St-Julien, Sanders, 2004) par ailleurs tendanciel, un rapport à la nature plus aisé…

HOLD UP DU GRAND PARIS

Tous ces éléments permettent de mieux comprendre le holdup du grand Paris. Le scénario transport du « huit » du secrétariat à la région capitale, qualifié a priori d’extra-terrestre par le président du CRIF, s’avère en fait en majorité compatible avec Arc Express et la densification du c?ur d’agglomération d’un CR soucieux de productivité. Le black-out sur les négociation en-cours entre État et région laissent supposer qu’il ne s’agisse pas de « bonne » gouvernance. Le gouvernement n’a pas approuvé le SDRIF, il lui manque 30 des 35 milliards nécessaires à son projet, le président tranchera à l’automne et le conseil régional envisage avec confiance une solution consensuelle.

L’assouplissement prévue de la réglementation autour des gares (et donc la densification de ces zones, dont la rente pourrait être récupérée) ramène au problème des transports. Ce n’est pas que l’idée soit mauvaise (elle perce d’ailleurs sous le projet de Grand Paris de M. De Porzamparc) mais c’est qu’elle sera le résultat d’une partie de bonneteau engagée par le président de la république dont l’enjeu est ? les régionales franciliennes de 2010, plutôt que d’une gouvernance associant tous les acteurs dans une logique de développement durable.

Car à n’en pas douter le grand perdant est le développement durable prôné par nos institutions. Car son objectif est l’obtention de compromis qui permettent d’assurer développement économique, préservation de l’environnement, qualité de vie, et démocratie participative. Passons rapidement sur la démocratie participative, manipulée puis bafouée. Venons en à l’économie. Ce qui va s’imposer c’est ce qui est théorisé par C. Blanc dans « pour un écosystème de la croissance » (2004) qui plaide pour une économie de clusters. L’idée c’est celle ,rebattue par le sénat avec sa locomotive de la France, que seule l’IDF peut contrer la banane bleue (sur le graphique) allant de Londres à Milan en passant par Francfort. Ensuite il y a les économistes de Paris 12 qui montrent que c’est Paris qui produit le plus de richesse mais que cette richesse est récupérée (Davezies) par l’économie présentielle (fonctionnaires, retraités, touristes…) des autres régions, et que ce serait dommage que la France se prive de cet atout (Veltz, Prud’homme). La planification s’est d’ailleurs toujours fourvoyée, apprend-on dans les cours de l’IHEADTE, et « les USA ont eu la chance de ne pas avoir de DATAR ».

Pourtant en matière d’aménagement la France a paradoxalement toujours fait du développement durable sans le savoir et ce sont les thèses de l’américain John Rawls qui ont inspiré un courant français d’équité territoriale selon lequel « toute augmentation de richesse doit profite d’abord aux défavorisés ». Dans cette logique « le polycentrisme est au service du principe d’équité » (Allain, Jumel) alors qu’inversement le mode de développement actuel de l’Ile de France accroit continument les inégalités sociales (Davezies), renforcées par les inégalités environnementales (Faburel), les inégalités de santé (ORS), de chômage (MIPES), toutes ces inégalités ayant par ailleurs tendance à se cumuler territorialement (Laigle). Cela se traduit pour les ouvriers, entre 1990 et 1998, par un solde migratoire net de 93 mille. Cette dynamique commune à Londres ou à New York traduit bien, comme le disent les statisticiens de l’INSEE, l’ambivalence des grandes métropoles occidentales, « villes-mondes attractives pour les uns et difficiles à vivre pour les autres ». Une récente recherche Paris10-CNRS montre même que la part des dynamiques locales dans l’effet régional est ? négatif en IDF et positif en Languedoc Roussillon.

REVOIR LA TAILLE DE L’ILE DE FRANCE

En conclusions, face à l’obésité de l’IDF certains proposent la réduction de sa taille, mais le rapport Balladur, finalisant le rapport Warsmann sur la réforme des collectivités territoriales, propose un élargissement de l’IDF à l’Oise, au Loiret…, alternative sérieuse à un Grand Paris démagogique, qui respecterait la logique de recrutement de l’emploi du BP tout en reportant la croissance sur les pôles périphériques, soulageant pression foncière et congestions centrales, rééquilibrant aussi le développement national. Force est de dire que la mission interministérielle et interrégionale d’aménagement du territoire pour le bassin parisien, force de proposition dans le domaine socio-économique et en terme d’aménagement du territoire, créée pour accompagner la décentralisation, n’a pas été le lieu de la gouvernance nécessaire au bassin parisien pour promouvoir l’occasion relevée par la conférence de citoyens, les grandes villes du BP…

Ensuite le SDRIF, élaboré pour la première fois par la région, n’a pas relayé les propositions de l’administration régionalisée sur le polycentrisme, avant que le gouvernement rompe définitivement le dialogue. Ce SDRIF a sacrifié toute prospective, tous scénarii adaptables, à une vision opérationnelle censée refléter une compétence administrative, et concrétisant un ralliement récent et contestable du parti des Verts aux densités, discours porté par un aménageur déçu des villes nouvelles, promouvant ainsi une centralité compatible avec le projet concurrent du gouvernement.

Ce dernier a tout fait sauf de l’aet non pas une simple « écorégion ».ménagement, de la gouvernance, du développement durable. Il a joué au bonneteau pour promouvoir une vision productiviste, reliant entre eux les clusters franciliens, les déplacements des franciliens devant servir de « variable d’ajustement ». A cet égard on peut supputer que le Grand Paris n’ait été qu’un outil politique de reconquête de la région francilienne en 2010.

Quels enseignements pour les prochaines régionales?

Emploi : l’illusion régressive

L’on sait pourtant que les délocalisations réelles ne représentent, selon l’Insee, que 13.500 emplois par an en France entre 1990 et 2001, à comparer par exemple centaines de milliers de créations nettes sur la période.

Pourtant, le nombre d’emplois industriels ne cesse de baisser en France : délocalisations, donc, mais aussi externalisations (transformation d’emplois classés dans l’industrie en emplois classés dans les services), restructurations internes (amélioration de la productivité ou pertes de parts de marché), faillites?Le commerce international n’y est pas pour rien, loin de là. Mais il n’est pas pour rien non plus dans la baisse des prix des biens de consommation, qui nous permet d’accéder à plus de services, donc de développer ce secteur. En achetant aujourd’hui trois chemises fabriquées en Asie au lieu d’une faite en France il y a 40 ans, on supprime un emploi industriel en France, mais on crée en même temps un emploi dans la distribution? et trois en Asie. Le raisonnement sera le même pour un appel dans un call-center marocain ou pour un lecteur de DVD à 50 ? au lieu d’un magnétoscope à 150 ?, qui laisse 100 ? disponibles pour les loisirs?

Du point de vue macroéconomique, nous bénéficions donc de la globalisation des marchés : nous avons plein de chemises à la mode que nous ne prenons plus la peine de repriser, nous travaillons globalement plus dans les services (souvent préférables à l’industrie), et nous contribuons à créer des emplois dans les pays émergents. Revers de la médaille, tout ça fait une belle jambe à la couturière française qui s’est fait licencier, que ce soit pour cause de délocalisation ou de faillite : ce sont des bassins d’emplois entiers qui sont aujourd’hui dans l’impasse. Qui plus est, la mondialisation des échanges est fortement génératrice de pollution, de gaspillage et d’effet de serre.

Elever des barrières protectionnistes n’aurait pas de sens : autour de la France, elles supposeraient la fin de l’idée européenne et à terme une économie dégradée ; autour de l’Europe, elles n’empêcheraient pas l’électroménager courant de faire des milliers de kilomètres en camion et ne feraient pas revenir l’industrie textile. Pourtant, continuer la fuite en avant sans se soucier des dégâts écologiques et sociaux n’aurait pas plus de sens.

Des pistes existent, comme l’encouragement à la responsabilité sociale des entreprises, afin, notamment, de concourir à faire respecter partout dans le monde un droit du travail minimal, comme la compensation de la baisse des charges salariales par une hausse de la TVA, qui s’applique aussi aux importations, comme la relance de la recherche ou la création de vrais pôles de compétitivité (donc, pas 67), ou encore comme une taxation du transport en soi, y compris destinée à anticiper la hausse inévitable du prix du pétrole. Des pistes à moyen/long terme, mais pas de solution miracle. Des pistes qui passeront plus par la création d’une vraie organisation mondiale du commerce que par la destruction de l’OMC. Pour la gauche, c’est certes un moindre confort intellectuel de ne plus avoir d’ennemi oppresseur à abattre pour tout résoudre, mais c’est aussi une vertu de l’écologie, que de ne pas confondre objectifs politiques et communication, et communication et démagogie?

Arnaud Baumgartner (*) est haut fonctionnaire.
(*) Pseudonyme