Portugal : quelles pistes pour un redécollage

En péril démographique, le Portugal cherche de nouveaux relais de développement. Par Jean-marc Pasquet, Think tank Novo Ideo.

Bruxelles a renoncé tout récemment à sanctionner le gouvernement portugais de coalition de gauche et des écologistes pour non atteinte de ses objectifs. Un certain pragmatisme pour ne pas fragiliser la reprise naissante. Pour autant, le Premier ministre Antonio Costa (PS) a confirmé le pays sur la trajectoire des fameux 3 % de déficit. En rupture, selon une presse unanime, avec le côté « technocrate » de son prédécesseur. Mais sans le renier sur cette orientation de fond.

 Un premier semestre au pouvoir fêté sans effusions

Dans les grandes villes, le parti socialiste a fait discrètement placarder sur des panneaux d’affichage les « engagements tenus ». Parmi lesquels, la politique sociale, avec la revalorisation du revenu d’insertion ou du complément solidarité pour les personnes âgées. La politique familiale du pays, minée par sa faible natalité, a été renforcée et la meilleure prise en charge des dépenses personnelles de santé signent une ligne clairement progressiste. Faute toutefois de disposer des marges de manœuvre budgétaires de ses ambitions, la gauche s’est engagée sur les 35 heures dans l’essentiel de la fonction publique, dès le 1er juillet prochain. Du temps redonné faute d’argent. Sans pour autant mettre sous tension accrue le secteur de la santé, elle négocie pour ces salariés des contreparties dont des jours de congés et des crédits d’heures.

 Trouver un modèle original de développement

Convalescent et sous perfusion des crédits européens, le Portugal tente de trouver un modèle original de développement. En misant sur son ensoleillement, son statut de porte d’entrée de l’Europe. Lisbonne s’impose comme un pays d’accueil des sièges européens, de l’économie créative, maritime, touristique et du bien-être. Le pays bénéficie d’une position d’interlocuteur privilégié de l’Amérique latine. Il favorise sur son territoire les installations issues des pays émergents d’Afrique et d’Asie. Il lance des appels du pied à la jeunesse de pays en plein chaos comme le Venezuela, ou de retour au pays auprès de ses natifs. L’urgence est de retourner la tendance à la baisse préoccupante de la population. Les projections à horizon de quelques décennies laissent entrevoir des risques importants pour les régimes sociaux.

 Péril démographique et modèle de développement

La natalité, en berne, explique en partie le tassement récent du solde naturel. L’excédent des décès sur les naissances est de 22 000 en 2014. Il reflète en partie les incertitudes de la population. Contrairement à une idée reçue, le solde migratoire est régulièrement négatif, c’est encore le cas en 2014 : 30 000 personnes on quitté le Portugal en solde net.

La politique (controversée) des « golden visas » et les exonérations fiscales décennales des résidents étrangers ont pourtant créé un climat de confiance. Les demandes en attente d’attribution de « statuts de résidents non habituels » doivent contribuer à atteindre l’objectif très volontariste pour 2016 de 20 000 de la Chambre de commerce et d’industrie franco-portugaise. En outre, ces mesures produisent des effets en décalage avec les attentes initiales. Beaucoup de séniors sans activité en sont bénéficiaires. Seuls 20% des « résidents non habituels » en exercent une ici, considérée comme « à forte valeur ajoutée ». En revanche, ces nouveaux habitants représentent 20% du total des transactions immobilières en 2016. Et déjà, les répercussions sur les prix immobiliers font la « une » de certains médias inquiets des effets possibles d’un tourisme de masse.

Nouveaux relais d’activité

Le Portugal est donc contraint de trouver de nouveaux relais d’activité. Il a déjà réformé son marché du travail : baisse du coût du travail, assouplissement des règles de licenciement, dégressivité accrue des allocations chômage, moins généreuses mais plus universelles. Le gouvernement peine à améliorer des points faibles singuliers comme une bureaucratie souvent pesante et un enseignement supérieur inadapté : à rebours de ses voisins européens, il ne protège pas ou peu du chômage.

Antonio Costa mise également sur des points d’excellence de l’économie lusitanienne. Dans le domaine des énergies renouvelables par exemple, les efforts depuis le début des années 2000 sur l’hydraulique et l’éolien ont permis au pays de fonctionner en début d’année quelques jours sans énergie fossile. Les écoles de santé, dans lesquelles de nombreux établissements suisses viennent recruter infirmiers et autres assistants de soins, constituent aussi un gisement d’emplois locaux en lien avec l’économie des séniors. Le Portugal, « Floride de l’Europe » ? Quand se faire soigner une dent pose le choix entre un rendez-vous dans plusieurs mois à l’hôpital public ou payer un libéral pour près de 15 % du salaire minimum, le redécollage portugais oscille encore entre désir d’excellence et vie quotidienne difficile.

Cet article a été publié par La Tribune le 2 juin sous le titre :

« Portugal : six mois de gauche au pouvoir, et après ? »

Printemps culturel à Lisbonne

c’est parce que nous n’avons pas un sou…

 L’intervention municipale est passée au filtre de l’économie budgétaire. Outillée d’une régie de taille modeste[1], la politique culturelle de la capitale portugaise a les airs d’une série britannique des années 70. Innovante, éclectique, inventive, à défaut de pouvoir porter des investissements lourds. Un peu plus d’un million d’euros prévu cette année. Presque rien. Alors, l’effort est ciblé. Ici, point d’équipement-objet. Lisbonne, c’est l’anti-Bilbao. La ville bénéficie de l’édification du Castelo de Sao Jorge dont les fondations datent de l’époque romaine. Il donne à voir un spectaculaire point de vue sur la ville et le Tage. Juché sur sa colline la plus haute, les touristes sont, ces deux dernières années, un tiers de plus à la grimper par l’emblématique Tram 28. Mais c’est pour mieux replonger dans la ville. Elle grouille d’initiatives, assises sur trois piliers.

La culture panse les blessures urbaines (avec trois fois rien)

 Proscrite sous la dictature, l’expression artistique dans les lieux publics à longtemps été siphonnée par le départ de la population en périphérie. Elle signe aujourd’hui un mouvement inverse. Elle participe du mouvement de valorisation de l’espace public tel un lieu de la citoyenneté quotidienne. Avec quelques bouts de ficelles et une énergie publique toute consacrée à fédérer les initiatives, la politique municipale est emblématique d’une adaptation en temps de crise.

Un graffiti dans le Barrio Alto (1)

Un graffiti dans le Bairro Alto (1)

L’exemple des fêtes des Saints Populaires reflète cette couleur locale, faite de réappropriation des traditions et de stimulation du commerce local. Leur emblème d’une sardine aux mille couleurs a fait l’objet d’un concours sur les réseaux sociaux. Sa belle énergie mêle des évènements populaires où les arts culinaires tiennent le haut du pavé à des manifestations plus pointues. Entre autres expériences de mise en valeur culturelle du patrimoine urbain, la couverture pour le quarantième anniversaire de la révolution des Oeillets, de lieux phares par des photographies d’époque. Place Camoes, un panneau indique les locaux de l’ancienne police secrète et en contre champs, elle dresse le portrait de Vasco Lourenco, un militaire au cœur de la conjuration, véritable autorité morale. La culture est une histoire qui s’inscrit également dans la création contemporaine. Ainsi, le  musée éphémère  du Bairro Alto, un ancien quartier ouvrier dont l’habitat était menacé de vandalisme, rassemble une grande diversité de graffitis. Comme une couture urbaine réparatrice, la pratique du street art est encouragée telle un vecteur du dialogue avec les générations plus coutumières des azulejos.

Travailler, c’est partager

Les traditionnels kiosques lisboëte sont également mis à contribution. Ils ont été dépoussiérés. Concédés sur la base d’appels à projets, on y assiste régulièrement à des sets de DJ ou des concerts, mais pas seulement. Connectés à un réseau Wi-Fi et bénéficiant d’une météo souvent ensoleillée, ils sont ainsi utilisés comme des espaces de coworking à ciel ouvert. Ils participent de cet écosystème qui, au niveau européen, place Lisbonne au rang des capitales creative friendly. Sensibles à l’environnement et la qualité de vie, la municipalité accorde à ces communautés une attention bienveillante. Elle a trouve des partenaires pour relancer de vastes espaces tels que des marchés municipaux en sommeil. A l’image de celui de la gare de transport multimodale du Cais do Sodré, le Mercado da Ribeira. Parachevant ainsi un vaste chantier de réhabilitation des rives du Taje rendues aux pétons, ce marché a vu s’installer à l’étage toute la rédaction du magazine Time Out. Au rez-de-chaussée, un florilège de commerces et de restaurants représentatifs de l’art de vivre portugais. Le nouveau modèle économique du magazine est résumé par le tryptique « print-web-espace public ». Un temps envisagé par le quotidien Libération, il a été décliné ici en grandeur nature. Et ça marche. Le lieu polyvalent présente également des expositions et ne désemplie pas tous les jours de la semaine.

Aider à cultiver son jardin

L’économie créative est ainsi stimulée mais Lisbonne, lourdement frappée par la crise, inscrit le peuple de ses quartiers populaires au cœur du mouvement de sa renaissance. En associant fortement les populations concernées par la revitalisation urbaine, la ville s’appuie sur l’identité des freguesias (les quartiers, litt. Les « paroisses »). A l’image du quartier central et longtemps délaissé, La Mouraria. Il doit son nom à un espace concédé aux Maures vaincus par les chrétiens au XIIème siècle. En 2008, des « fils du quartier » ont l’idée géniale de revivifier le mythe du ghetto des Maures pour mobiliser les pouvoirs publics et les habitants extérieurs dans la réhabilitation d’un habitat précaire, héritier de l’islam des lumières. Ce faisant, ce souvenir vient compléter les mémoires prolétaire, migrante et gitane encore vivaces. L’idée de cristalliser une véritable marque d’un quartier « où on voyage autour du monde sans quitter Lisbonne » prend progressivement corps. L’origine arabo-andalouse du Fado, son vecteur de la mémoire gitane, tient lieu de fil conducteur au projet Renovar a Mouraria.

Aujourd’hui, des portraits de la gitane Severa Onofriana, semi-sédentarisée et prostituée, considérée comme la première grande chanteuse du Fado jalonnent les rues labyrinthiques de La Mouraria. Pour conduire à la Rua do Capelo et sa guitare sculptée. Elle annonce la maison du Fado qui offre un lieu d’expositions, de restauration mais également des espaces pour accueillir les réunions de familles.

La maison du Fado

La maison du Fado (2)

La mission locale de ce quartier a développé une politique d’«empowerment » active, en créant un journal local qui met à sa une des figures du coin. L’idée d’une « encyclopédie des migrants » a émergé en coopération avec le quartier de grands ensembles de Blosne à Rennes.

Les Bobos viennent aujourd’hui chiner et acheter des objets de récup’ faits par des locaux sur la place Martim Moniz. Venir écouter la fanfare locale Tudos fait désormais partie des must. Les touristes s’arrangent de ces cohérences et s’arrêtent de plus en plus nombreux pour dépenser leur argent dans ce quartier authentique. C’est là le principal.

[1] L’EGEAC est une régie municipale qui regroupe environ 200 salariés en charge de la gestion des théâtres, monuments, galeries, cinémas municipaux, de l’organisation des évènements et des fêtes. Son budget est d’une vingtaine de millions d’euros dont seulement 6 millions de subventions. Son plan stratégique 2016 marque le vingtième anniversaire de son existence. Il table sur une forte montée en puissance de la fréquentation étrangère notamment du Château Sao Jorge, sa locomotive touristique

Photos 1 : JMP, 2 : ville de Lisbonne

La leçon de Podemos à la gauche radicale

Tremblement de terre ou raz-de-marée : il fallait au moins invoquer les catastrophes naturelles pour rendre compte de l’importance du succès de Podemos ce dimanche aux élections générales espagnoles. Certes, les compagnons de Pablo Iglesias — alias Coleta Morada—  et leurs alliés n’ont pas gagné. Mais avec 20,6% des suffrages et 69 députés, on peut sans aucun doute parler de victoire pour un parti qui n’existe que depuis 23 mois… Surtout, ce miroir espagnol nous renvoie l’image de notre propre arène politique, où l’alternative a bien du mal à s’incarner dans autre chose que le Front national.

Dans L’Obs, Paul Quinio se demande ainsi “pourquoi l’extrême gauche française est la plus bête du monde”, tandis qu’en Espagne Podemos taille des croupières à des socialistes plus que jamais aux abois.

Les innombrables chapelles “gauchistes” continuent en France de lorgner la mini-portion du gâteau protestataire qu’elles espèrent rafler à chaque scrutin.

C’est en effet au sein de la gauche française qu’on retrouve les admirateurs de Podemos, même s’ils s’avèrent assez lucides sur les possibilités d’importer un tel modèle dans l’Hexagone.

Podemos est-il de gauche ?

Podemos est un OVNI politique. Les observateurs tâtonnent et les qualificatifs varient de “gauche radicale” à “gauche indignée” tout en établissant des comparatifs parfois hasardeux avec Syriza. Le qualificatif même de “gauche” me semble discutable quand il s’agit de décrire le message et l’identité de Podemos, dont les fondateurs refusent systématiquement de placer leur mouvement sur cet axe qu’ils jugent dépassé. Selon eux, Podemos est avant tout le parti de la gente  — des “vrais gens”, oserais-je dire — en opposition aux élites économiques et politiques qui accaparent le pouvoir depuis 1977 et le retour de la démocratie en Espagne.

Comme me l’a expliqué la sociologue Héloïse Nez dans une interview réalisée pour l’Opinion, Podemos s’est construit en opposition à Izquierda Unida (IU), une coalition de partis née dans les années 1980 autour du Parti communiste espagnol et qu’on pourrait décrire comme l’équivalent ibérique du Front de gauche. En 1996, IU réalisait son meilleur résultat aux élections générales : 2,6 millions de voix (10,54%) et 21 députés. S’en est suivie une décennie de déceptions électorales jusqu’à 2011 et un net redressement dans un contexte politique marqué par l’émergence du mouvement des Indignés et la mise en place de politiques d’austérité.

Comment alors comprendre que, quatre ans plus tard, IU ait presque disparu du paysage politique au profit de Podemos (même s’il faudra attendre une analyse plus fine du scrutin du 20 décembre pour le confirmer) ?

“Ils ne comprennent rien !”

Une première réponse se trouve dans cette vidéo de sept minutes. Il s’agit d’un extrait d’une intervention de Pablo Iglesias lors de l’Assemblée citoyenne de Valladolid le 14 février 2014. Podemos n’avait alors qu’un mois d’existence mais, déjà, la critique sans concession que le jeune professeur de l’Université Complutense de Madrid fait de la stratégie politique de la “gauche radicale” est cinglante.

Pablo Iglesias revient notamment sur le mouvement des “Indignés” de 2011 qui, des semaines durant, a vu des milliers de personnes occuper les places des villes d’Espagne pour exiger une “démocratie réelle maintenant” et dénoncer l’ensemble de la classe politique au cri de : “Ils ne nous représentent pas !” Un vrai rêve éveillé pour un militant d’extrême gauche qui ne jure que par la “convergence des luttes”. Et pourtant, voilà comment ont réagi les étudiants les plus politisés de la faculté où enseignait Pablo Iglesias :

Ils avaient lu Marx et Lénine et, pour la première fois de leur vie, ils ont participé à des assemblées avec des gens normaux. Ils étaient désespérés et disaient : “Ils ne comprennent rien, tu es un ouvrier même si tu ne le sais pas !” Les gens les regardaient comme des extraterrestres et ils rentraient chez eux très tristes parce qu’ils se disaient : “Ils ne comprennent rien !” Mais est-ce que tu te rends compte que c’est toi qui as un problème ? La politique, ce n’est pas avoir raison mais avoir du succès.

Il ne s’agit que d’un exemple mais il est profondément révélateur du discours de Pablo Iglesias : la gauche a perdu la bataille des idées. Les militants peuvent agiter les symboles qu’ils veulent, se draper dans leur pureté doctrinale et vouloir porter la bonne nouvelle au “petit peuple”, ce dernier préfère l’ennemi car il comprend ce qu’il dit. Pire, le chef de file de Podemos souligne le manque d’humilité des militants de gauche et se paye même le luxe de leur rappeler l’une des clés de l’arrivée de Lénine au pouvoir dans la Russie en guerre de 1917 :

Il a dit quelque chose de très simple à tous les Russes, qu’ils soient soldats, paysans ou travailleurs. Il leur a dit : “la paix et du pain”. Et quand il eut dit cela (qui était ce que tout le monde voulait, que la guerre se termine et qu’on puisse manger), alors beaucoup de Russes, qui ne savaient pas s’ils étaient de droite ou de gauche mais qui avaient juste faim, se sont dits : “Peut-être que le chauve a raison”. Et le chauve a eu beaucoup de succès…

Le “gauchiste typique”

Face à une gauche caricaturale, repliée sur ses symboles et sa terminologie, marginalisée et pourtant auto-satisfaite, incapable de sortir de l’espace électoral que le système politique lui accorde, Pablo Iglesias a opté pour la rupture. A l’instar de son challenger libéral, Ciudadanos, il parle des sujets qui préoccupent vraiment les gens. Le chômage, les services publics, la corruption, la crise de la démocratie représentative… Tout en assumant son passé militant aux Jeunesses communistes, son héritage familial républicain marqué par la guerre civile, il n’a jamais demandé un certificat de pureté révolutionnaire pour s’investir dans Podemos, ni frappé d’anathème des électeurs qui affichent leur patriotisme. Des policiers, des soldats, des artisans l’ont depuis rejoint…

Cet affrontement avec la “vieille gauche” a culminé avec le refus de la part de Podemos de s’allier avec IU pour les élections générales dans le cadre d’une candidature “d’unité populaire”. Pour terminer, voilà comment Pablo Iglesias taclait ses “amis” au plus fort de leur dispute :

Vous avez honte de votre pays et de votre peuple. Vous considérez que les gens sont idiots, qu’ils regardent de la télé poubelle et je ne sais quoi d’autre. Alors que, vous, vous êtes instruits et vous adorez vous repaître dans cette espèce de culture de la défaite. Le gauchiste typique, triste, ennuyeux, amer… la lucidité du pessimisme. “On ne peut rien changer, ici les gens sont des imbéciles, ils vont voter Ciudadanos mais, moi, je préfère garder mes 5%, mon drapeau rouge et mon je-ne-sais-quoi”. Je trouve cela très respectable, mais laissez-moi tranquille. Nous ne voulons pas faire cela. Nous voulons gagner. Occupe-toi d’autre chose.

Cet article a été publié sur Medium sur licence Creative Commons.

L’environnement : un pilier de la Green Défense

La publication du Rapport Brundtland, il y a presque 30 ans, fut l’effet d’une bombe dans la façon de penser l’avenir de notre planète, de gérer les secteurs économiques et de lier des thèmes qui semblaient jusqu’à alors totalement séparés. Développement durable et armée. Pourtant, alors que la France va accueillir, à partir du 30 novembre, la Conférence des Nations unies sur les changements climatiques (COP21) à Paris ; le secteur de la défense, l’un des principaux acteurs mondial de la pollution ne va pas être partie prenante de cet évènement qualifié de dernière chance pour sauvegarder notre monde. Au delà, une « Green Defense » pose le constat du lien entre la dégradation socio environnementale et les conflits autant qu’elle se doit d’anticiper les risques encourus sur la sécurité. Les enjeux sont donc immenses.

Une armée « verte »?

D’un premier abord, il peut apparaître assez surréaliste de vouloir « rendre les armées plus verte ». Il est vrai que l’image du soldat défendant l’environnement est loin d’être familière. Au contraire, elle rime plus avec la destruction, au regard des traces que les multiples conflits des siècles passés, mais encore plus de ces dernières décennies, ont pu laisser sur des territoires entiers entre les pollutions au plomb (territoires d’Alsace, Lorraine suite à la Première guerre mondiale), au mercure, au défoliant chimique (agent Orange utilisés par les États-Unis sur les forêts vietnamiennes), comme la présence de munitions non explosées (Irak ou en Serbie) et sur de nombreux territoires français, puisque chaque année plusieurs tonnes de munitions sont retrouvées.

Malheureusement, l’environnement est aussi atteint en période de paix. Cette pollution est principalement issue des manœuvres militaires que cela soit par l’émission de gaz issues des véhicules en entraînement (pensez à la consommation d’un char, d’un Rafale) ou par des contaminations aux métaux lourds (plomb, cuivre, …) du fait de l’utilisation de millions de balles durant des décennies sur des champs de tirs. Mais ces pollutions de sites par l’essai d’armes conventionnelles, ne sont rien à comparer des sites où des expérimentations nucléaires militaires ont été réalisées comme dans les îles Marshall, et l’atoll de Mururoa. Certains servent toujours de zones de stockages de déchets nucléaires pour des siècles. Les conséquences environnementales et sanitaires commencent d’ailleurs à peine à être admises et traitées.

Il ne serait pas honnête de dire que différentes armées à travers le monde (dont là nôtre) n’ont pas pris conscience du lien « climat et défense ». Cependant ce lien est trop souvent observé et réfléchît sous l’angle des risques sécuritaires pour l’Etat (« invasion » de réfugiés climatiques) et non pas sous l’angle de la protection de l’environnement (donc en amont) pour éviter et diminuer ces risques sécuritaires. Ce constat se retrouve d’ailleurs dans la conférence organisée par le Ministère de la défense « Climat et défense : quels enjeux ? » le 14 octobre 2015. Les efforts sur cet axe primordial existent bien évidement, mais ils restent faibles. Les armées tentent ainsi de réduire leur empreinte carbone et l’impact de leurs opérations militaires qu’elles peuvent avoir sur le climat et l’environnement. Si nous prenons le cas du Ministère de la défense, cela s’est traduit par un Brienne de l’environnement (juillet 2008) et là publication d’un rapport Développement durable. Ces mesures ont engendré des actions importantes comme la gestion des déchets, la réduction de dépenses d’énergie ou le démantèlement d’équipements selon des procédures environnementales. Et les enjeux sont de taille. Ils touchent à la double nécessité de réduire certains postes de dépenses exponentielles[1] et de mobiliser un potentiel de RD porté par un tissu dense d’entreprises incluant de nombreuses PME/PMI innovantes.

 Le ministère de la Défense doit monter au front

Malheureusement, malgré le recours accrus à des systèmes de simulateurs de vols et de conduite de chars, pour diminuer l’empreinte carbone, il faut bien constater que les actions réalisées de l’implantation de panneaux solaires, au classement « Natura 2000 » de certains sites, furent trop faibles au regard de la réalité des enjeux. À l’opposé, les industriels de ce secteur ont compris qu’il y avait un gain économique à réaliser en produisant des systèmes moins polluants ou en facilitant le démantèlement des navires contenant des matières très polluantes ; des mesures qui répondent à des normes de Responsabilité Sociétale des Entreprises (RSE). L’engagement du ministère de la défense au démantèlement de 290 000 tonnes de matériel sur la période 2009/2016 doit à ce titre être renforcé.

Le ministère de la Défense doit également tirer les enseignements de la réalité de nos menaces du XXIe siècle : par une implication directe sur les problématiques écologiques et environnementales. Les conflits en Afrique, qui poussent des milliers de personnes à fuir, comme d’un grand nombre d’Etats du Moyen-Orient ou d’Asie, sont alimentés par le manque de ressources en eau, la sècheresse et la prédation des matières premières. La protection de l’environnement doit être un nouveau pilier des missions de la défense, et doit devenir une réalité lors de ses interventions extérieures. Elle est un facteur clé de la résolution durable des crises. Nos armées doivent ainsi intégrer dans leurs méthodes d’engagement une planification écologique complète du moment ou celles-ci entrent en action jusqu’à la fin des opérations armées. Cette politique répond en outre aux carences capacitaires de nos armées dont « le juste besoin technologique » ou l’interopérabilité sont des variables de nature à renouveler le cadre conceptuel[2] et modifier l’équilibre budgétaire. Cela passe donc nécessairement par la création de nouvelles formations au sein de nos écoles d’officiers pour que nos militaires acquièrent pleinement ce postulat.

En impulsant une nouvelle branche au sein de la politique de défense de notre pays qui aura comme seul objectif de protéger et de prévenir la destruction de notre environnement, nous nous assurerons donc une meilleure sécurité. Cet engagement militaire existe d’une certaine manière déjà, puisque notre marine comme nos gendarmes par exemple protègent et surveillent une partie des zones les plus sensibles du monde face aux pêches illégales qui financent le crime organisé[3] et face au pillage aurifères dans les forêts de Guyane. D’autres armées à travers le monde réalisent des pratiques similaires permettant ainsi de réduire les conflits. Même si le degré de coopération internationale en est à ces balbutiements pour la protection de l’environnement et la promotion d’une économie bleue, celle-ci est devenue une réalité sur notre toit du monde, l’Arctique. Cette zone géopolitique et environnementale de première importance, qui est de plus en plus attractive (sur les plans économiques, diplomatiques, militaires, touristiques) voit ainsi les Etats de cette zone (tels les Etats-Unis et la Russie) mettre en œuvre des procédures commune de sécurité et de protection environnementale depuis la Déclaration de Nuuk (12 mai 2011).

D’autre part, une politique de gestion du coût des sites en amont de toute implantation militaire doit être mise en place, induisant de prévoir une politique de reconversion (tant environnementale, qu’économique). La réflexion sur l’empreinte environnementale des systèmes d’armes produits comme des moyens de transports doit aussi être pris en compte sur l’ensemble de leur cycle de vie (de sa création à son démantèlement) sous peine d’une totale incohérence. La question récurrente des navires militaires souligne la nécessité d’une organisation industrielle de cette filière. Cette réflexion permettra enfin de connaître la réalité du coût complet d’un programme militaire, comme tout produit civil et de voir quel est son impact environnemental. Le gouffre économique des atolls polynésiens actuellement en dépollution suite au programme nucléaire militaire, en est un bon exemple.

Promouvoir ce nouveau pilier pour stabiliser les conflits

La France s’est posée comme défi de réussir cette COP 21 ; exclure les « militaires » qui sont un des premiers pollueurs de la planète, les propriétaires de près de 3000 immeubles et qui doivent en être désormais les protecteurs serait donc un non sens. A l’extérieur, les conflits, trop souvent couteux se révèlent inefficaces parce que la phase de stabilisation – la plus sensible – est également la plus longue et la plus difficile. L’intégration de la question écologique au sens large procède d’une plus grande maîtrise de la reconstruction post-conflit. Elle favorise le nécessaire dépassement d’une doctrine valorisant l’avantage militaire qui annihile les coopérations européennes. Sans ennemi identifié à combattre sur le continent européen, la France peut être à l’initiative d’une meilleure prise en compte de l’effet déstabilisateur des risques climatiques. La fédération des moyens qu’elle suppose, leur rationalisation, sont des moteurs efficaces de prévention des conflits, de leur évitement et de leur règlement.

Cette contribution a été publiée dans la Revue Parlementaire sous la plume du Pdt du groupe EELV au Sénat, JV Placé, elle fait suite aux travaux de Novo Ideo sur la Défense sous la direction de Jean-Marie Collin et à une première publication en version courte le 10 Juillet sur le site de La Tribune : son blog.

[1] En l’espace d’une décennie, les dépenses de carburant du ministère de la défense sont passées de 361 millions (2003) à 566 millions d’euros (2013). (source : « annuaire statistique de la Défense 2013)

[2] « Le besoin de modération du paradigme techniciste et la réorientation des industries au besoin de la Green Defense », (source : « Livre vert de la Défense », 2015)

[3] Un préjudice mondial évalué par INTERPOL à plus de 23 milliards d’euros dont 1 milliard au détriment de la seule Afrique de l’ouest (2012)

Garder l’Euro, ajouter les Drachmes

ROME ET LES MONNAIES LOCALES

 

Loin d’être originale, la coexistence de deux ou plusieurs monnaies a été la norme pendant toute l’histoire humaine. Exemple le plus connu : Rome. L’empire avait une monnaie commune, le Sesterce, lequel coexistait avec plus d’une centaine de monnaies locales. Le Sesterce avait cours dans tout l’empire, comme l’Euro aujourd’hui, facilitant les échanges, tant commerciaux qu’administratifs (entre le pouvoir impérial et les Provinces). Le Sesterce, grâce à son universalité, servait au paiement des impôts au pouvoir central, finançant les infrastructures de l’empire (dont les fameuses voies romaines), mais aussi comme unité de comptes, et, plus prosaïquement, à la constitution de l’épargne de chacun.

En même temps, les Province et les ville majeures, surtout en Orient (En effet, d’après l’historien Gilles Bransbourg, les monnaies régionales sont surtout le fait des Provinces d’Orient, probablement en raison de la plus grande intégration de Rome, la Gaule, la Bretagne et l’Ibérie. De là à y voir un « noyau dur » équivalent à celui existant aujourd’hui en Europe à l’Allemagne et sa périphérie, il y a un pas qu’on ne franchira pas.)], émettaient une ou plusieurs monnaies locales (près de 350 au IIIème siècle AD), dont l’origine était antérieure à l’empire Romain, lequel a eu l’intelligence de les laisser perdurer. Ce faisant, Rome permettait à chaque économie de conserver une pouvoir de création monétaire propre, mais limité géographiquement. L’inflation potentielle étant circonscrite à la Province considérée, le Sesterce impérial restait stable (au moins pendant tout le Haut Empire), étalon d’un système monétaire à la fois multiple et unitaire.

FAIRE TOURNER LA PLANCHE A BILLET

 

Quel intérêt ? Tout simplement de faire « tourner la planche à billets » localement et assurer l’approvisionnement local en numéraire en fonction des besoins réels, sans dépendre du pouvoir central. De fait, ces monnaies locales, complémentaires du Sesterce, permettait aux Provinces d’apporter à leurs économies l’oxygène indispensable en cas de crise : des liquidités ciblées.

C’est exactement l’outil qui fait défaut aujourd’hui à la Grèce. Ne pouvant dévaluer sa monnaie, l’économie grecque est figée par la rigidité de l’Euro. L’austérité exigée par ses partenaires de l’Eurozone est légitime pour maintenir le rang de l’Euro, mais dévastatrice pour une économie au point mort. D’où la tentation de sortir de l’Euro et revenir à la Drachme, afin de pouvoir librement créer des liquidités, atténuer le poids de sa dette et investir pour transformer son économie.

DES DRACHMES AUX EFFETS INFLATIONNISTES CIRCONSCRITS

 

En reprenant l’exemple de Rome, la Grèce pourrait rester dans la zone Euro tout en émettant en parallèle des Drachmes régionales pour relancer son économie par la création monétaire locale. Le caractère régional permet d’éviter la confusion avec le retour à une monnaie nationale, laquelle doit rester l’Euro. Donc « des » Drachmes, une par région grecque, émises par des banques centrales régionales, fédérées par la Banque centrale nationale grecque, retrouvant un rôle de création monétaire, mais indirect, via les régions. En outre, l’intérêt de ces monnaies régionales est réduire l’impact inflationniste potentiel sur les autres membres de la zone Euro.

L’autre (immense) avantage de cette solution qui laisse perdurer l’Euro en Grèce est d’éviter la spoliation des épargnants grecs et donc la ruée inévitable vers les banques en cas de sortie de l’Euro. Car s’il est un danger réel d’une sortie de l’Euro, c’est bien celui-ci : l’assèchement des circuits bancaires, non pas seulement en Grèce, mais en Espagne, au Portugal, en Italie, en France… bref, la fin de l’Euro et du système bancaire actuel.

Concrètement ? Pour lancer quelques pistes, posons que la monnaie régionale aura cours légal uniquement dans la région d’émission. La Drachme macédonienne en Macédoine, la Drachme Athénienne à Athènes, etc., pour effectuer tous les paiements de produits et services locaux : alimentation, artisans, loyers, impôts locaux, spectacle, etc. Corollaire du cours légal régional, les commerçants et propriétaires de la région seront obligées d’accepter tout paiement effectué en Drachmes, exception faite des biens industriels directement importés sans transformation locale (tel un iPad par exemple).

MONNAIE REGIONALE, FONDANTE ET ELECTRONIQUE

 

Les Drachmes seraient fondantes, c’est à dire que leur valeur disparaît après une période de temps, par exemple 2 ans. Cette caractéristique évite la thésaurisation et oblige à sa circulation, pour irriguer l’économie locale. Ces Drachmes régionales seraient sous forme électronique, type Moneo, ce qui permet de gérer plus facilement leur caractère fondant (comme sur Skype lorsqu’on a pas utilisé son compte crédité). Enfin, leur conversion en euros ne serait ouverte qu’aux seuls commerçants (et non aux particuliers) pour les Drachmes reçues en paiement, avec une décote de 5 % (bien entendu, ces mêmes commerçants pourront utiliser ces Drachmes à valeur pleine pour payer leurs fournisseurs).

Leur émission s’effectuerait via les salaires et les traitements des fonctionnaires, lesquels seraient versés en partie en Euros et en partie en monnaie régionale, par exemple pour un quart en monnaie régionale. Une suggestion : que ce premier versement s’accompagne d’une augmentation de 25 % sur la partie payée en Drachme, afin que le message soit clair pour toutes et tous : il s’agit d’un outil de relance.

EXEMPLE

 

Prenons un fonctionnaire de Thessalonique, payé aujourd’hui 2 000 euros à titre d’exemple. Il recevra 1500 Euros et 500 Drachmes de Thessalonique majorée de 25 %, soit 625 Drachmes. Ces 625 Drachmes lui serviront à payer par exemple ses courses auprès de la coopérative des agriculteurs locaux, une sortie au Theatro Dassous et payer une partie de son loyer : bref, faire marcher l’économie locale. Et ce, en préservant la valeur de l’Euro, étalon de notre système monétaire, en lui souhaitant la même longévité que le Sesterce : cinq siècles !

Retrouvez les contributions de Franz Vasseur, Avocat à la Cour sur [son blog :