Paris nouée par les angoisses

En 2014, l’actuelle maire de Paris s’engage pour “une ville plus agréable à vivre”. Qu’en est-il cinq ans plus tard ? Les réalisations de la Ville de Paris sont-elles à la hauteur des objectifs écologiques affichés et des enjeux climatiques ? 

Sur les grands thèmes, Novo Ideo a confronté les ambitions de la municipalité sortante aux concrétisations de la mandature écoulée. Il s’agit de notre #ECOLOBAROMETRE. Notre état des lieux est assorti pour chaque item de “cartons” (vert, orange, rouge). Notre think tank propose enfin quelques pistes de travail écologiques pour Paris, en s’inspirant parfois de réussites, en France ou à l’étranger.

Troisième épisode de notre série : la tranquillité publique. Est-il possible de répondre à ce droit fondamental sans taper en touche sur l’inextricable empilement des compétences en matière de sécurité ?

Notre appréciation globale sur la tranquillité publique : carton rouge!

Depuis 2015, l’insécurité à Paris est nourrie par la forte hausse des atteintes volontaires à l’intégrité physique et aux biens. Retranchée dans un premier temps derrière un discours sur « l’incompétence », la Ville de Paris réclame désormais davantage d’effectifs dans les quartiers tout en créant (tardivement) une véritable police municipale

Fin 2018, le département de la sécurité compte environ un agent pour 2039 habitants contre environ un pour 1200 à Lyon ou Toulouse

L’hospitalité de l’espace public est au coeur des échéances municipales tant il mêle toutes les questions qui associent Paris à l’idée de vie difficile. Quelque chose s’est noué et qui relie dans la vie de toutes les catégories de Parisienn-es les micro-incivilités, les délits, les crimes. Dans tous les quartiers, à commencer par les plus populaires, l’augmentation des niveaux de violence et d’agressivité est en tête des préoccupations.

40% des habitants du nord de Paris ont le sentiment d’être moins en sécurité qu’ailleurs

Quelques enjeux

Les données de ces derniers mois s’inscrivent dans une tendance amorcée depuis 2015.

Plus de 35 000 agressions de janvier à septembre 2019

Les atteintes volontaires à l’intégrité physique ont augmenté de 9 % à Paris intra-muros. Les rixes sur la voie publique ont augmenté de 8,3% entre 2018 et 2019.

Selon les chiffres concernant les évolutions entre 2018 et 2019 présentés aux maires d’arrondissement et révélés le 28 octobre par Le Figaro, les atteintes aux biens ont globalement augmenté de plus de 13% à Paris, passant de 159.000 à plus de 180.000.

Les vols de deux-roues ont augmenté de 17,1% et les vols à la roulotte de 8,4% à Paris.

Les cambriolages de résidences principales ont augmenté de 7,2%. Certains arrondissement sont particulièrement touchés 42,5% de hausse dans le 12e et 47,1% dans le 18e. Seuls certains arrondissement voient ponctuellement une amélioration : diminution des vols de 25,9% dans les 14e et 19e arrondissements et de 14% dans le 20e. Les taux d’élucidation progressent également en lien avec le démantèlement de “filières professionnelles”.

Éléments de bilan

La maire avait annoncé début 2019 contre l’avis d’une partie de sa majorité la création d’une police municipale à Paris, en phase de préfiguration depuis fin 2018. Ses agents ne seront pas armés mais dotés (pour certains) de bâtons de défense et de bombes lacrymogène ou de sonomètres. Ils bénéficieront d’un gilet tactique multi-poches en plus de leur gilet pare-balle.

Selon la présentation des missions faite en juillet 2019 par la Ville de Paris (VDP), ils seront en charge de :

  • garantir la propreté des rues, en sanctionnant des infractions comme les jets de mégots, les épanchements d’urine ou encore le dépôt sauvage d’ordures ;
  • veiller à la tranquillité publique, notamment en localisant et verbalisant les sources de  nuisances sonores ;
  • protéger les citoyens sur l’espace public en particulier au cours de leurs déplacements en faisant respecter les voies de bus et les pistes cyclables, en verbalisant les stationnements gênants sur les trottoirs. demanderont aussi  la mise en fourrière des engins mal garés, dont les trottinettes. 

Les effectifs du Département sécurité de la mairie qui ne comptait que 1000 agents en 2014 (soit environ 2039 habitants pour un agent fin 2018  contre environ 1200 pour Lyon ou Toulouse) ont été triplés, auxquels ont été rattaché 1 200 agents de surveillance de Paris (“ASP”) auparavant placés sous l’autorité de la Préfecture de police. Avec l’arrivée de 200 nouvelles recrues en cours, le service comptera 3400 agents d’ici à la fin de l’année 2019. 

Ces effectifs ne sont pas dotés des prérogatives des policiers municipaux ce qui limite leur possibilité de verbalisation. Conscient de la nécessité de “remettre des effectifs dans les quartiers”, l’Hôtel-de-ville a tardé a proposé, il y a quelques jours l’extension de leurs pouvoirs en première lecture au sénat, en vain. Concrètement, le Préfet de Police demeure l’autorité principale en matière de sécurité et les plaintes seront toujours enregistrées par la police nationale dans les commissariats parisiens.

En 2019, le coût du nouveau dispositif est évalué selon les services de la VDP entre 1 et 1,5 million d’euros pour les équipements (gilets tactiques, terminaux portatifs, rampes lumineuses pour les voitures, etc.) et 2 millions d’euros pour la masse salariale. On le rapprochera d’une part du budget de la propreté qui peut être rattaché à la politique de tranquillité publique. Selon l’Inspection générale de la VDP, cela représente 80 millions d’euros qui comprennent les actions de lutte très ciblées (dégraffitage, désaffichage, remise en état de mobiliers urbains…) et les ressources consommées pour la médiation et la verbalisation (près de 50 millions). 

Comment progresser

La création tardive d’une force de police municipale à laquelle EELV est opposée, préférant pour l’espace public “réquisitionner les gardiens de square ou des médiateurs” permettrait à Paris de se doter du même instrument que  la plupart des métropoles européennes. A l’image de Londres avec le Neighbourhood Policing ou à Milan avec les Vigile di Quartiere, qui sont des polices de quartier. Ces polices peuvent avoir un rôle de de répression mais le coeur de leur  mission est de faire remonter les demandes de sécurité des habitants et de résoudre les problèmes quotidiens – y compris au Royaume-Uni pour faciliter et détendre les relations entre habitants et Metropolitan Police.

L’Inspection Générale de la VDP émet un certain nombre de recommandations pour agréger les données dans un SIG qui facilite l’aide à la décision. Pour dépasser les débats sans fin sur les compétences, le passage d’une force municipale de la tranquillité sous hiérarchie unique, territorialisée dans les arrondissements, regroupant les effectifs de la BIP, de la médiation, de la prévention, du CDN serait un progrès.

Enfin, l’interface entre la population et cette police municipale sera un aspect central de son succès. Il conviendrait notamment de définir une ligne téléphonique efficace et coordonnée avec les autres services d’urgence, de préférence complétée par un système par SMS comme la plupart des polices métropolitaines l’ont mis en place.

Selon quelle doctrine d’intervention ?

En attendant un positionnement plus adapté, nous proposons d’adopter celui du « Community Policing » à l’image du modèle qui a donné le plus de résultats à NYC. L’approche n’est pas de se focaliser sur la criminalité et les dommages faits aux biens, mais de maintenir l’ordre dans les espaces publics et dans les lieux les plus en lien avec les services municipaux. La police municipale réagirait ainsi aux comportements inciviques et illicites comme l’ivresse publique manifeste et la consommation  de drogue sur la voie publique, les jets d’urine en public, la mendicité agressive, le stationnement dans les halls d’immeuble, plutôt que de les ignorer au motif qu’elles ont des affaires plus importantes à traiter.

Deux autres éléments à importer de ce modèle : 

  • la transversalité des forces engagées pour favoriser une approche collaborative des problèmes de terrain ;
  • un déploiement géographique d’assez longue durée pour que s’établisse une relation de confiance et de responsabilité entre les citoyens et la force de police locale.
Pour quel effet ?

Un élément marquant de la politique de sécurité à Paris est la faible lisibilité de l’action de toutes ses parties prenantes et l’absence de chiffres publics et consensuels, discutés sur le temps long. 

A NYC, une ou deux fois par semaine, tous les hauts gradés de la police de New York (le fameux NYPD : « New York Police Department ») sont convoqués au siège de l’organisation pour rendre compte au chef de la police lui-même. Ces réunions ont pour nom « réunion Compstat ». Le Compstat est un outil informatique qui compile toutes les informations pertinentes sur la criminalité et l’activité de la police dans chaque district de New-York et les traduit sous forme de graphiques et de cartes. Ainsi, tous les responsables de la police new-yorkaise peuvent visualiser presque en temps réel où en est la criminalité dans leur secteur.

Un des critères de succès établis dans les expériences de community policing est un retour d’expérience rapide et une évaluation en continu de la qualité de la relation entre la force municipale et les citoyens. Ce cadre permet de garantir aux éléments sur le terrain une meilleure prise de décision et davantage de responsabilisation. L’organisation parisienne pourrait intégrer un plan de formation continu et un compte-rendu régulier de ses actions au Conseil de la Ville, ou même directement aux Parisien-nes. 


A NYC, chaque semaine, tous les hauts gradés de la police de New York sont convoqués au siège de l’organisation pour rendre compte au chef de la police et visualiser où en est la criminalité dans leur secteur

Méthodologie

Notre comité scientifique est composé d’un professeur des universités, d’une architecte-urbaniste, d’un professeur et consultant paysagiste, d’un consultant sur les mobilités, de deux élus municipaux de la majorité et de l’opposition, ainsi que d’un Haut fonctionnaire. Cette enquête a fait l’objet d’un questionnaire transmis au cabinet du Premier-adjoint de la Mairie de Paris (9 septembre 2019), sans réponse. Le texte « Paris qui ose » est retenu comme base des engagements de la municipalité en 2014.