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« L’huile de palme durable » (3)

Trois tabous écolos non résolus : après le glyphosate et le train, le nucléaire comme un mal nécessaire dans le mix énergétique, l’ultime transgression de ce triptyque. L’huile de palme « durable » relève-t-elle du greenwashing ou représente-t-elle au contraire une alternative de production en mesure de changer les habitudes des consommateurs ? Analyse.

En Indonésie, le premier facteur du pays au plus fort taux de déforestation est l’huile de palme, c’est une cause de menace essentielle des écosystèmes primaires. C’est là que réside environ 60% de la hausse de la production et près de deux millions de « petits planteurs », soit 40% des palmeraies. Près de 20 millions d’indonésiens en vivent plus ou moins directement avec des revenus plus importants que les cultures traditionnelles. A eux deux, l’Indonésie et la Malaisie regroupent près de 85% de la production.

10%

de la production mondiale est certifiée, tracée et contrôlée

Connue sous l’acronyme de RSPO, cette labellisation, volontaire et indépendante, est notamment soutenue par le WWF. Elle regroupe plus de 500 coopératives représentant 10% de la production mondiale, certifiée, tracée et contrôlée.

De quoi s’agit-il exactement ?

A vocation mondiale, cette démarche vise à maitriser la pression foncière (pas d’arbre abattu pour étendre les surfaces cultivées) et la gestion de l’eau, à augmenter les revenus des indépendants, à développer les communautés locales et à diminuer les risques sanitaires et sociaux. Sa généralisation est une pression sur les modes de productions classiques. En outre, elle est en ligne avec les engagements pris par l’Indonésie sur la réduction des GES.

Des engagements trop peu vérifiables, avancent ses contradicteurs, même si désormais, l’approche High Carbon Stock (HCS) permet d’identifier les forêts à préserver de la culture du palmier à huile. Agir sur la demande et ainsi réorienter la production ? La Chine « avale » la moitié de l’huile mondiale, principalement pour des usages alimentaires, en consommation non labellisée « durable ». Peu de leviers immédiats du côté de ce gros consommateur.

Une réelle alternative pourrait résider dans une pression sur l’offre dont la dimension « durable » est par exemple soutenue par la bioraffinerie de La Mède. Située dans les Bouches-du-Rhône, cette plateforme porte également une ferme solaire pour 13 000 habitants qui dispose, au terme d’un accord passé avec le gouvernement en mai 2018, d’une capacité de production de 300 000 tonnes d’huile de palme avec une garantie européenne (ISCC).

Celle-ci est attribuée sous condition du respect des critères de durabilité et de traçabilité des huiles sur toute la chaine, de leur origine à la raffinerie. Ce site propriété du groupe Total oblige par ailleurs ses fournisseurs à adhérer à RSPO.

Deux autres tabous : la suppression du glyphosate pose des problèmes pour la compétitivité du train et un minimum de nucléaire dans le mix énergétique est nécessaire pour ne pas dégrader (à l’image de l’Allemagne) notre bilan carbone…

Trois tabous écolos : le nucléaire (2)

Trois tabous écolos non résolus : après le glyphosate comme facteur de déstabilisation du train, deuxième épisode avec le nucléaire. La sortie du nucléaire va-t-elle à l’encontre de l’objectif de la diminution des GES ?

Tout mix-électrique d’un pays doit faire face au double défi du rendement et de la minimisation de la quantité de CO2 produite. À partir des données des principaux pays et de leur quantité en CO2, quels sont les plus performants à l’année ?

Si on excepte la Norvège qui bénéficie d’une électricité hydraulique abondante et d’une consommation électrique environ trois fois celle des français, peu de pays peuvent se prévaloir d’un label « climato-compatible ». Même ceux dont la réputation vertueuse apparait au final galvaudée.

Au Portugal, modèle en matière de développement des énergies renouvelables, les centrales en charbon et au gaz dégradent le bilan global.

En Allemagne, le pays s’est engagé vers une sortie du nucléaire en 2022, il représente encore 13% de son « mix » alors que vent et soleil fournissent près de 30% du total. Les fortes variations de production de ce pays liées au caractère aléatoire de ces renouvelables expliquent des performances climatiques plombées. Celles-ci fournissent certaines périodes de l’année que 15% de la production, nécessitant une « armée de réserve électrique » de gaz et de charbon, environ deux tiers plus importante que la France, particulièrement coûteuse et peu « écolo ».

Au final, la France produit environ 70 à 75% du courant en ayant recours au nucléaire avec un appoint hydraulique puis des autres énergies renouvelables qui, lorsqu’elles manquent pendant plusieurs semaines, ne sont pas remplacées par des énergies fossiles comme en Allemagne.

La productivité du nucléaire est un avantage réel. Il pose cependant d’autres problèmes, de souveraineté, liés à la dépendance du combustible, de risque d’exploitation et de déchets.

Dans l’attente de développements industriels majeurs de l’hydrogène, il s’est rendu indispensable, dans la course contre les gaz à effet de serre, une course contre le temps qui se compte en deux ou trois décennies désormais.

CONTREPOINT










ENTRETIEN AVEC JEAN-MARC FABIUS
47 ans
Président Fondateur Green Lighthouse depuis 2013
Directeur Général et Fondateur de Green Lighthouse Développement
Elu à la Commission Solaire du Syndicat des Energies Renouvelables

Selon vous, un mix énergétique comprenant une part majoritaire de « renouvelables » est-il possible à terme sans faire appel à des énergies carbonées ?

Bien entendu, pour cela il doit être planifié en termes de volume pour chacune des énergies, et en concertation avec RTE et ENEDIS, les gestionnaires de réseau. Nous allons changer de paradigme de mode de production, le réseau aussi doit s’adapter.

On peut imaginer sans difficulté la part croissante des énergies marines, la prépondérance du solaire et de l’éolien onshore et offshore. Les autres énergies (biomasse, thermique…) ne sont pas pour autant à négliger.

Pour assurer la sécurité du mix énergétique, il faut une base stable avec l’hydraulique et le nucléaire dans un premier temps, permettant de garantir un socle de disponibilité. Les énergies renouvelables (solaire et éolien), intermittentes par définition, assureront conjointement la très grande partie des besoins. Le stockage longue durée, enjeu majeur pour diminuer la part du nucléaire, pourra répondre aux pics de demande.

Je crois énormément au stockage Hydrogène qui, déployé à très grande échelle, va considérablement baisser ses coûts, et assurer, au-delà de la stabilité du mix énergétique, un aménagement des territoires et une solution partielle aux problématiques de transport.
Nous avons la chance d’être à l’aube d’une révolution, il faut en être partie prenante et non la regarder passer.

Quelles évolutions peut-on prévoir sur les coûts de sortie et l’intégration dans le réseau de distribution ?

Là aussi c’est une question de planification.       
Aujourd’hui le solaire avec des centrales au sol produit à moins de 50 €/Mwh (hors contraintes des appels d’offres), et les exemples sont très nombreux dans le monde. C’est l’électricité la plus compétitive.

On peut toujours vouloir favoriser l’autoconsommation individuelle mais elle sera réservée à des concitoyens qui ont les moyens d’assumer financièrement un engagement politique. A grande échelle le coût pour la collectivité de subventionner ce marché serait dommageable aux finances publiques.

Il est aussi indispensable d’utiliser les sites et sols pollués pour les convertir en zone de production d’énergie, là aussi un surcoût est à prévoir par la dépollution des sols et les contraintes associées.
Quant aux grandes toitures, elles sont un relais indispensable aux grandes centrales au sol notamment sur les bâtiments industriels.

Concernant l’éolien, le développement de projet est encore trop coûteux et il est nécessaire de donner un énorme coup d’accélérateur à la filière afin de réduire les coûts de production de l’énergie.

A mon sens, pour tenir les engagements de la PPE, trois obligations et une contrainte s’imposent à nous :

  • L’obligation d’accélérer l’installation des énergies renouvelables par une simplification de l’obtention des autorisations (actuellement : 3 à 4 ans pour une centrale solaire, plus de 7 ans pour une centrale éolienne),
  • L’obligation de développer massivement le stockage de masse, pour en réduire son coût unitaire et garantir un mix énergétique fiable et décarboné,
  • Et une contrainte majeure : assurer une disponibilité et un prix de l’énergie accessible à tous

Et concernant le réseau dans sa globalité, il va devoir opérer un changement par la multiplication des sites de production, passant d’un schéma en étoile, à un réel maillage assurant une production décentralisée.

Un territoire peut-il agir et comment ?

Le territoire est à la base de tout projet. Aucune énergie ne peut s’implanter durablement sans un consensus large avec les élus et la population.

L’énergie est un fabuleux outil d’aménagement, une ressource financière stable et sur de très longues périodes pour les collectivités et leurs habitants. C’est au niveau des communautés de communes, des mairies, que les projets de territoires doivent naitre. Qui connait mieux les besoins d’aménagement que les collectivités au plus proche des citoyens ?          
Les projets d’énergies sont force d’innovation également et créateurs de valeurs non délocalisables à la condition qu’ils soient industriels donc de taille industrielle.

Les collectivités sont les acteurs du changement de leur territoire et certaines lancent déjà de très grands projets, qui seront la norme à l’avenir en conjuguant les paradoxes propres aux énergies renouvelables : vertueux et rentable, industriel et agile, à faible coût et sans dépense publique pour les nouveaux modèles, et enfin local et de dimension nationale.

Vers « la nouvelle colo »

Quatre millions d’usagers des « colonies » dans les années soixante contre un million aujourd’hui. Une décennie nous sépare peut-être de leur quasi-extinction. Paradoxe de notre époque. Un enfant sur trois ne part toujours pas en vacances. Les pouvoirs publics s’émeuvent. Il s’agit de remettre en priorité le mélange de la population. Avec la reprise de l’objectif de « brassage social » prôné par le rapport Ménaouine, un service universel et obligatoire va être créée. Comment relancer une dynamique de la « colo » par nature fondée sur le volontariat ?

25%

des enfants ne partent pas en vacances dont 34% des enfants de parents ouvriers (source : Observatoire des inégalités)

Cette expérience des « jours heureux » empruntée par des générations, elle s’est scellée dans le compromis d’après-guerre. Noué par des forces politiques, syndicales et religieuses aujourd’hui en crise. Il a été le ciment de séjours pensés par des adultes « dans l’intérêt éducatif de l’enfant ». La médiatisation d’accidents aidant, les années quatre-vingt ont vu entrer en concurrence d’autres impératifs. Ceux liés à la sécurité et à son cortège de normes. Les conditions structurelles de l’offre ont été bouleversées.

La spirale inflationniste des coûts a également précipité la concentration des entreprises du secteur d’autant plus tournées vers des « segments » que le marché se rétrécit

La hausse des coûts a évincé les opérateurs artisanaux et les collectivités. Ces dernières se sont débarrassées massivement de leurs centres, saisonniers et budgétivores. Cette spirale inflationniste a également précipité la concentration des entreprises du secteur. D’autant plus tournées vers les « segments » que le marché se rétrécit. Depuis vingt ans, de 30 000 unités par année avec un décrochage plus brutal depuis 2015. Le mouvement de spécialisation vers des publics « à plus forte marge » s’est donc accéléré. La machine à les séparer également. Du « haut de gamme » spécialisé, accessible aux familles aisées, jusqu’aux séjours généralistes, fortement subventionnés.

« Pour les pauvres ».

Un enfer pavé de subventions publiques a facilité ce séparatisme estival. Entre les « politique de la ville » et les « personnes handicapées », les « filles » et les « garçons », les « riches » et les « pauvres ». Entre ces niches, la classe moyenne disparaît des statistiques de la fréquentation. Sa progéniture ne joue plus le rôle d’incubateur démocratique.

« Des projets de territoire : loin des destinations les plus prisées et les plus coûteuses, pourquoi ne pas les aider à rénover 1000 lieux ?  » (photo d’un centre en Savoie vendu sur le « Bon Coin » »)

D’abord, en concentrant les ressources publiques sur l’appui au montage de projets. En suivant le chemin déjà éprouvé avec succès par un certain nombre d’entre eux. En tenant compte des nouvelles attentes familiales, soucieuses de l’ancrage territorial, d’une direction d’équipe ou de la présence d’un référent sanitaire par exemple. Autant d’atouts face aux logiques plus hôtelières. Cela suppose le renforcement et la professionnalisation d’une filière de l’animation en lien avec les activités des collectivités toute l’année (CCAS, périscolaire…). De quoi alimenter des réflexions sur des projets de territoire. Loin des destinations les plus prisées et les plus coûteuses, pourquoi ne pas les aider à rénover 1000 lieux ? Pour ancrer durablement un demi-million d’enfants dans des parcours, voilà l’enjeu. Moins isolés dans le groupe qu’ils viendront eux-mêmes avec une sœoeur, un voisin. Sans nécessairement le ticket d’entrée du comité d’entreprise. En proposant également des formules à faible coût sur le modèle du scoutisme qui passe mieux l’épreuve de la crise. Le prix n’explique pas tout mais il convient d’intégrer cette donne dès la programmation.

Valoriser le choix de l’enfant

La valorisation du choix de l’enfant : c’est là clé essentielle et une rupture avec le modèle des colonies d’antan. Pour autant, elle ne peut se résumer à un guichet ouvert sur une jungle d’opportunités. Faire société, c’est apporter sa pierre à un projet sur un séjour : de réalisation théâtrale, de découverte sportive ou du bricolage. Au stage qui enferme l’expérimenté et isole le néophyte, les pouvoirs publics doivent privilégier l’appui aux séjours de découverte progressive et ludique. Ceux qui actionnent les qualités cognitives moins marquées socialement ou sexuellement.

Des études pointent l’effondrement depuis vingt ans des temps de relations sociales des adolescents.  Pourquoi ne pas créditer chaque enfant d’un « compte colo » individuel ? A l’heure où les pouvoirs publics s’interrogent sur la contribution virtuelle des plateformes d’échanges d’appartement, voilà une opportunité de leur redonner sens et matérialité.

 

Propositions

  1. Un demi million de départs supplémentaires en vacances en cinq ans
  2. Création d’un fonds d’aide aux projets territoriaux : lieux d’accueil et revitalisation de la ruralité, montage en amont dans un souci de maitrise des coûts, ingénierie pédagogique, etc
  3. Financement d’un « compte vacances » par une taxe sur les plateformes de locations

 

Pour un Grand Paris de l’Education

Tribune publiée sur le site du quotidien Les Echos le 4 juin 2019 dans le prolongement de nos travaux sur le Grand Débat National

Nous savons que le cycle primaire est essentiel pour le devenir de toute une scolarité. Son échec impacte durablement la qualité de vie, l’emploi et le coût des services sociaux des générations futures sur tout le territoire.

A Paris, dans nos arrondissements populaires, une trentaine d’établissements sont en net décrochage par rapport aux moyennes de réussite au brevet. En Seine-Saint Denis, le département compte deux fois plus de redoublants et seulement un gros tiers des élèves maitrisent les compétences de base en entrée en sixième. Or, nous savons que la qualité de l’école est essentielle. A la recherche de la sécurité, les familles attachent leur choix de résidence à celui de l’école. Ces stratégies sont compréhensibles mais elles déjouent les effets des politiques de mixité et de revitalisation urbaine.

Sur le périmètre du Grand Paris, je propose de rassembler l’ensemble des intervenants de la cause éducative (Etat et administrations déconcentrées, collectivités et leurs agences, associations de l’éducation populaire) autour d’un objectif simple: sur cette zone métropolitaine, aucun enfant ne doit quitter le primaire sans maitriser les compétences fondamentales.

Dans l’immédiat, tous les acteurs franciliens doivent se rassembler pour réussir la réforme du ministre Blanquer qui consiste à diviser par deux les effectifs pour atteindre un maximum d’environ douze élèves dans les CP et CE1 du réseau d’éducation prioritaire (REP et REP +).

L’urgence est de trouver locaux et d’attirer les enseignants. Ce point est fondamental. Au-delà des primes déjà versées par l’éducation nationale – qui pourraient éventuellement être complétées par un régime indemnitaire municipal – les collectivités ne peuvent pas influer directement les possibilité de carrière de l’éducation nationale – à moins d’envisager la création d’un système dérogataire – mais l’accompagnement des enseignants sur le logement et l’amélioration de leurs conditions de travail dans les zones difficiles fait partie de leur vocation.

L’effort sur la condition de travail des enseignants doit se doubler de la nécessité d’ouvrir durablement nos écoles, particulièrement les maternelles et les primaires tôt le matin jusqu’à tard le soir, gage de la réussite.

L’école du « Grand Paris de l’Education » doit être un lieu d’accueil de l’ensemble des intervenants de la chaine éducative et de la parentalité, des travailleurs sanitaires et sociaux aux intervenants des temps périscolaires, des acteurs de l’illettrisme à l’insertion. Chaque parent et enfant en difficulté doit trouver tout au long de la journée, réunis en un lieu unique et familier, référents et tuteurs du parcours éducatif.

Je pense notamment aux mères seules dont les situations de précarité ont été remises en lumière à l’occasion du Grand Débat National. L’accueil doit s’étendre du temps d’apprentissage au suivi de l’après école, y compris de leur propre accompagnement en matière d’emploi, de garde, financier ou psychologique. L’ensemble des acteurs des administrations d’Etat ou locales doivent apporter les réponses à ces familles, sans que celles-ci n’aient à courir ou découper leurs besoins.

Pour arrimer cette volonté, il faut dépasser nos tabous qui entravent l’égalité et l’émancipation républicaine. L’Autorité du « Grand Paris de l’Education » qui permet de rapprocher communes élèves, enseignants et administration scolaire, doit se voir conférer, outre les ressources des acteurs volontaires, une compétence foncière, le transfert des locaux, une plus grande liberté de recrutement et de fixation des rémunérations.

C’est le prix exceptionnel de la réussite éducative. D’autres métropoles l’ont fait pour sortir de l’ornière à l’image de Chicago il y a trente ans, avec le « Chicago Board of Education ». Cette Autorité du « Grand Paris de l’Education » incarnera une volonté pragmatique sous une direction unique car il faut tout un village pour élever un enfant et qu’il n’y aura pas de Grand Paris sans un Grand Paris de l’éducation.

Le fonds patrimonial de la nation en commun

Quel rôle pour la culture dans la réflexion actuelle et dans le grand débat national ? Y a–t-il encore une place pour la décentralisation culturelle, alors que tant de moyens sont à disposition des métropoles, villes moyennes et EPCI (intercommunalités), principaux gestionnaires des équipements culturels de proximité (médiathèques, musées, théâtre, festivals, etc.) ? La seule augmentation des moyens serait-elle pertinente ? Notre seconde contribution au Grand Débat National.

La réponse est pour nous plus complexe, sans surprise, car par-delà la décentralisation faciale de la culture, avec ses établissements localisés et ses politiques propres, il reste à un niveau supérieur plusieurs champs trop peu explorés dans ce domaine, de la formation même des élites culturelles à la mise en commun du noyau patrimonial de la nation. On peut en passer par un échec emblématique pour penser ces enjeux.

 Après le projet Louvre-Lens, qui illustrait bien les politiques de valorisation des territoires par une institution culturelle de niveau national, un nouveau « projet  Louvre » emblématique était en train d’émerger.  La communauté d’agglomération de Cergy-Pontoise (CACP) préparait en effet en effet au début des années 2010 la  venue prochaine  du  Centre  national  de  conservation,  de  restauration  et  de  recherche  du  patrimoine (CNC2RP) lancé par le Louvre et le Ministère de la Culture. Cela faisait suite à une mise en concurrence remportée par la CACP pour l’accueil des réserves de 7 grands musées nationaux à l’horizon 2014 sur le site de Neuville-sur-Oise.

Sur un territoire qui profitait déjà, avec l’Axe majeur dessiné par Dani Karavan, d’une des réalisations les plus significatives en matière de Land Art dans le paysage français, ce projet préfigurait une nouvelle configuration pour la politique culturelle communautaire mais aussi pour la politique culturelle tout court.

Le CNC2RP devait être un établissement polyvalent destiné à abriter les œuvres actuellement entreposées dans  les  réserves  de  plusieurs  musées  situées  le  long  de  la  Seine  et  soumises  au  risque d’inondation,  dont  Le  Louvre, le musée  d’Orsay,  le musée  des Arts  Décoratifs,  l’Orangerie, le musée  du  quai  Branly,  le  musée  Picasso,  les  Beaux-Arts,  le  Centre  Pompidou,  le  Mobilier National et le Fonds d’Art Contemporain.

Outre les réserves, le projet aurait regroupé les laboratoires,  le  C2RMF  (centre  de  recherche  et  de  restauration  des  musées  de  France),  le LRMH  (laboratoire  de  recherche  des  monuments  historiques)  et  des services spécialisés  dans  la conservation  et  la  restauration  des  biens  culturels – ateliers de  restauration et établissements de formation des restaurateurs. Ce volet n’avait pas été conçu sans contestation du côté des chercheurs et des conservateurs.

Le Ministère de la Culture avait souhaité que le CNC2RP soit ouvert sur son environnement et accessible au public spécialisé (chercheurs, étudiants, commissaires des expositions) et au grand public grâce à un centre de médiation/valorisation.

Il  aurait été  construit  sous  maîtrise  d’ouvrage  d’Etat,  avec  l’appui  opérationnel  du  Louvre,  dans le cadre d’un partenariat public-privé (PPP). Néanmoins, par sa taille et sa complexité, ce projet aurait compris plusieurs sous-projets qui aurait fait appel à l’implication de la CACP. Le  pôle  de  médiation,  dont  la  maîtrise  d’ouvrage  aurait été  assurée  par  les  collectivités  territoriales, aurait ainsi inclus un centre de convention et un lieu d’exposition pour la mise en valeur des métiers de la conservation  et  de  la  restauration  des  œuvres,  en  prenant  appui  notamment  sur  les  techniques numériques.  Le coût estimatif en étaiut de 30 M€, dont 10 M€ auraient été apportés par la Région et 10 M€ par le Département du Val d’Oise.

De  nombreuses  collaborations  entre  les  laboratoires  du  C2RMF,  du  LRMH, du  CRCC,  ceux  de l’Université  de  Cergy-Pontoise et  les  écoles  d’ingénieurs  et  l’ESSEC,  auraient pu être créées  dans trois  domaines majeurs : le pôle matériaux, le pôle numérique et le « management culturel » avec la création d’une chaire par l’ESSEC. Les laboratoires de Cergy-Pontoise offraient un potentiel de recherche et de formation à partir desquels le projet de recherche scientifique du CNC2RP devrait s’élaborer. Le site aurait pu également accueillir les formations à la restauration de l’Institut national du patrimoine. Ces implantations se seraient fait alors sur la base d’un projet universitaire en lien avec les formations de l’Université de Cergy-Pontoise et avec le potentiel offert par le CNC2RP (œuvres, ateliers de restauration, laboratoires de recherche).

Parallèlement à l’implantation du Centre, la CACP proposait également d’aménager un parc d’activités sur des terrains situés au Sud du site de Neuville, afin d’accueillir les entreprises fournisseurs et prestataires du Centre, ainsi qu’une cité des métiers d’art. L’implantation  du  CNC2RP  nécessitait bien évidemment  que  la  CACP  intervienne  en  tant  qu’aménageur  pour  apporter  les réseaux et équipements nécessaires. Le Centre devait ainsi s’intégrer dans un schéma global d’aménagement de Neuville revisité pour la cause.

En temps de crise, le secteur culturel paie malheureusement – plus que les autres ? – son écot. Pour le Val d’Oise, le tribut a été particulièrement lourd, avec la révision du grand projet d’installation des réserves des musées parisiens au début du quinquennat Hollande. Pour la ministre de l’époque, le projet « répondait au souci de protéger les réserves du Louvre, objectif auquel s’était greffé un projet beaucoup plus coûteux et plus long à mettre en place, porté par les élus, de centre de recherche et d’exposition ouvert au public ». Le gouvernement allait « répondre à l’urgence patrimoniale, mais l’idée d’un grand centre n’était pas financée et ne pourra pas l’être aujourd’hui », affirmait la ministre. Mais derrière la question des moyens, c’est toute une approche intégrée, avec de multiples strates et implications, qui disparaissait. Le Centre était de ces projets qui auraient pu rapprocher les élites culturelles des territoires péri-urbains dans un sens profond et durable, à travers la formation notamment.

C’est ce genre de grand projet qui, en essaimant sur des terrains à repérer, peut redonner un sens nouveau à la décentralisation. En lien avec une réflexion plus fondamentale sur la formation des élites administratives (par une grande école des services publics, incluant les conservateurs, les énarques, les administrateurs territoriaux, les directeurs d’hôpitaux, dans une approche transversale et avec un lien mieux pensé avec les territoires, pour une interpénétration plus forte à terme… ?), ils seraient une façon de penser « out of the box » sans détricoter les savoirs-faire locaux et sans priver de moyens des institutions qui sont aussi, à juste titre, des marqueurs nationaux.