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Les enjeux productifs du Design

Le design souffre en France d’un malentendu. Couramment assimilé à la mode et à la décoration, on ignore sa capacité à toucher tous les domaines de l’industrie et des services. Le métier de designer est à peine reconnu. On évoque des success stories mais il y a peu d’études statistiques sur le sujet. Il n’existe pas de définition simple et opérationnelle de son champ d’intervention. Pas de structure équivalente au Design Center de Tokyo, au Design Council britannique ou à la Design House d’Eindhoven. De très belles expositions aux Arts Décoratifs, au Centre Pompidou ou ailleurs, mais pas de musée dédié, comme le Design Museum de Londres, le National Design Museum de New York ou le Musée du Design d’Helsinki.

Pourtant, le design s’impose progressivement sur un marché mondial de plus en plus concurrentiel comme un facteur de différenciation, de diversification et d’innovation. La Région Ile-de-France l’a bien compris, qui a décidé de créer en 2009 un lieu spécifiquement lié au design : Le Lieu du Design. Parce qu’il y avait nécessité à construire une vraie stratégie de design dans l’une des toutes premières régions d’Europe. Qu’il fallait inventer un lieu de promotion du design industriel et de l’éco-design au service d’une démarche de développement durable. Qu’il y avait intérêt à fédérer, dans un même lieu, les différentes structures et la diversité des professionnels du design. Qu’il y avait utilité à créer une plateforme unique de prestations, de rencontres et d’échanges permanents pour inciter les entreprises à faire davantage appel au design. Des centaines de projets y sont instruits, les demandes d’accompagnement se multiplient, des dizaines de milliers de visiteurs se rendent à ses expositions. Preuve est faite de l’intérêt que portent au design les industriels, les designers, mais aussi le grand public.

Mais, si les grandes entreprises industrielles et de services ont recours au design, comme en témoignent les centres ou studios de design intégrés dont elles se sont pratiquement toutes dotées et qu’un nombre croissant d’entreprises y font appel, comment convaincre la majorité des dirigeants des petites et moyennes entreprises de l’utilité du design ?

Car nombre d’idées reçues subsistent : le design serait coûteux, peu compatible avec un processus industriel, difficile à distinguer des fonctions marketing, recherche et développement ou communication et souvent associé aux suppléments week-end de nos journaux et magazines. Là, le design y est tendance.

Pour nous, le design doit se défaire de ses habits esthétisants et purement décoratifs.

Car le design, c’est quoi ? C’est d’abord de la valeur ajoutée, de la création de richesses et donc d’emplois. La réalité du design, c’est 30 000 à 40 000 professionnels et un chiffre d’affaires d’environ 5 milliards d’euros. Une étude menée par le Design Council montre que les entreprises qui font appel au design réalisent en cinq ans un chiffre d’affaires de plus de 20% supérieur à la moyenne. Et le Design Council de préciser : « 100? investis dans le design, c’est 236? de chiffre d’affaires supplémentaires ». « Design or decline », tel est d’ailleurs le mot d’ordre commun aux tr
availlistes et aux conservateurs britanniques.

En France, seulement 40% de nos entreprises font appel au design et 25% d’entre elles considèrent le design comme stratégique ! Ces proportions sont strictement inverses en Allemagne, en Grande-Bretagne, en Italie ou encore dans les pays scandinaves où le design fait partie intégrante de la culture des entreprises. Au Japon, le design est au c?ur de l’alliance nouée entre les autorités publiques et les milieux économiques avec, pour seul objectif, la puissance industrielle du pays.

PENSER AUTREMENT LA PRODUCTION ET DONC LA CONSOMMATION

Il est pour le moins paradoxal que l’excellence de nos designers formés dans nos écoles de design soit davantage reconnue à l’étranger et serve d’abord nos principaux concurrents plutôt que le développement de notre propre tissu industriel !

Car innover, ce n’est pas seulement lancer un produit technologiquement plus développé mais également changer les modes de production et de distribution, c’est concevoir de nouveaux services, élaborer de nouveaux concepts commerciaux, créer ou renouveler une image de marque ou encore envisager une nouvelle forme d’organisation du travail. Aux designers, « ne demandez pas comment construire un pont, demandez leur plutôt comment traverser une rivière ».

Nous avons commencé de vivre une crise majeure de l’énergie et du climat qui nous impose de réviser nos manières de penser et de vivre. Nos espaces de vie et de ville sont envahis au quotidien par des objets communicants, clés de voûte d’un nouveau monde industriel. De nouvelles pratiques de consommation émergent. Les matériaux intelligents se développent. De nouveaux besoins apparaissent liés à l’allongement de la vie. Autant de champs de réflexion majeurs pour les industriels et les designers et de champs d’actions pour concevoir des produits et des services socialement utiles, d’emploi sûr et durable, d’utilisation simple et d’un coût abordable.

Il serait évidemment stupide de faire du design et du designer une panacée aux difficultés planétaires mais il serait dommage et dommageable de se priver de la capacité d’innovation et de créativité de cette discipline et de cette profession qu’il nous revient de soutenir, de valoriser et de promouvoir.

Science et écologie ou l’amour vache

A l’opposé de l’image caricaturale d’adeptes du retour vers un passé prétendument mythifié, ils suivent l’évolution des connaissances sur lesquelles ils s’appuient pour étayer leurs convictions. Dénués de toute fascination aveugle pour la technologie, ils n’en restent pas moins attentifs à ce qui peut améliorer le bien-être humain tout en préservant le fonctionnement des écosystèmes qui nous font vivre.


Logiquement, les scientifiques se retrouvent en nombre parmi les écologistes convaincus.
Pourtant, ceux-ci ne sont pas spontanément associés aux questions liées à la recherche scientifique, encore moins à la problématique de l’innovation technologique. Ces réticences, je les ai moi-même éprouvées quand en 2004 je suis devenu vice-président du conseil régional d’Ile-de-France en charge précisément de ces secteurs-là. Directeur de recherche au CNRS, directeur d’un laboratoire du CNRS et d’une grande université sud-francilienne, j’avais quelques atouts à faire valoir qui se révélèrent utiles pour convaincre de la pertinence de la politique que j’allais mettre en place. Six ans plus tard, celle-ci serait saluée positivement par les acteurs comme par les médias ? plutôt rares ? qui s’y intéressèrent. Une fois ce mandat de vice-président achevé, il me parut utile de tenter d’en rendre compte dans un livre qui resitue mon action dans une courte histoire des politiques menées en France depuis les années 80.

Mais l’ouvrage a aussi une visée prospective avec des propositions concrètes pour l’après-2012. Je tente ainsi de contribuer à la résolution de certains problèmes, pointés de très longue date, par exemple par Edgar Morin, mais qui restent d’une actualité brûlante: complexité des rapports entre sciences et citoyens; entraves aux recherches développées aux interfaces entre thématiques, potentiellement les plus productives; dualité délétère du système français d’enseignement supérieur opposant « grandes » écoles et universités …

REDONNER LA PAROLE AU TERRAIN

D’autres problèmes, apparus suite aux réformes imposées sous les derniers gouvernements Chirac et surtout en lien avec la politique menée par le duo Sarkozy-Pécresse, appellent d’autres réponses. Une refondation globale du système français d’enseignement ? du primaire au supérieur ? et de recherche est désormais impérative. Et pour dépasser la vieille querelle de la liberté des chercheurs opposée au pilotage de la recherche par le politique, je m’appuie sur l’action menée entre 2004 et 2010 en région Ile-de-France : en matière de stimulation des pratiques coopératives entre acteurs engagés, de politique de soutien à l’innovation en entreprise, d’ouverture aux apports citoyens…

Pour la recherche comme pour les autres secteurs de la politique nationale, il s’agit en premier lieu de redonner la parole et la confiance au terrain. Face aux grands enjeux sociaux et écologiques de ce début de XXIe siècle, des mesures d’urgence s’imposeront dès l’été 2012… si une situation politique nouvelle le permet. Cela ne suffira évidemment pas. Partout, il faudra ouvrir grand les débats pour dégager enfin des pistes innovantes de solutions politiques à apporter à la multitude de problèmes qui minent notre société. C’est l’objet de ce livre que d’y contribuer modestement.

La science avec une conscience selon Lipinski

C’est en 2005 que j’ai lancé le dispositif des Partenariats institutions-citoyens pour la recherche et l’innovation (Picri) dans le cadre de ma vice-présidence à la Recherche au conseil régional d’Îlede-France. Le dispositif Picri permet de financer des projets de recherche qui doivent obligatoirement avoir été co-élaborés par des chercheurs académiques et des acteurs émanant de la société civile. Une fois retenus et financés, ces projets sont menés de façon coopérative. (Dispositif résumé par Sylvestre Huet dans le hors-série de Libération de novembre 2005 « pour réveiller la gauche » avant les élections nationales de 2007 : « Un labo plus une association, donc une subvention. C’est le trio du Picri (Partenariats institutions-citoyens pour la recherche et l’innovation). » La première année, le dispositif allait disposer d’un budget d’un million d’euros, ce qui déclencha chez Roger Karoutchi, qui présidait le groupe UMP de l’époque au conseil régional, la question de savoir si les Picri, c’était vraiment sérieux. C’était en effet très sérieux. Deux ans plus tard, j’obtiendrais que leur budget soit augmenté de 50 %.)

Un appel à projets est diffusé chaque année.
Un jury composé de chercheurs et d’associatifs examine les projets soumis et en retient de dix à douze ? environ un sur quatre ? auxquels sont attribués jusqu’à 50 000 euros par an sur une durée qui peut atteindre trois ou quatre ans. En six ans, les domaines de recherche concernés se sont révélés très divers, de l’environnement à la santé, du droit aux libertés publiques, aux migrations de populations, aux relations Sud-Nord, des modes de consommation aux
arts, à l’innovation, du genre et de l’éducation à d’autres thématiques encore dans le champ des sciences humaines et sociales. (Voir la page Web du conseil régional d’Île-de-France dédiée aux Picri :
http://www.iledefrance.fr/recherche-innovation/dialogue-science-societe/
partenariats-institutions-citoyens-picri/.
)

Lors d’un bilan d’étape réalisé en avril 2009 au conseil régional d’Île-de-France, les partenaires impliqués avaient confirmé le grand intérêt des projets et du processus, chacun s’accordant à reconnaître la pertinence et la richesse potentielle d’un dispositif qui permet d’aborder d’autres thématiques de recherche que celles qui intéressent les organismes nationaux de recherche ou l’ANR, ou même les grandes associations actives principalement dans les domaines de la biologie et de la santé. Cependant, d’un projet à l’autre, quelques difficultés récurrentes furent pointées, en particulier autour de la question de la temporalité.

Les intérêts des uns et des autres ne sont en effet pas totalement convergents ni simultanés. Les chercheurs ont l’habitude de partager leur temps de travail entre plusieurs projets de recherche, ne mettant que
rarement tous leurs ?ufs dans le même panier. Car ils sont évalués essentiellement sur leurs résultats, et aucun projet de recherche n’est jamais assuré de produire des résultats utilisables, c’est-à-dire publiables.

Les acteurs associatifs, de leur côté et de façon très compréhensible, sont impatients d’obtenir des résultats lorsqu’ils parviennent à ce qu’une recherche soit menée sur un sujet lié à l’objet de leur activité
associative. En outre, celle-ci se déroule le plus souvent en dehors des horaires de travail habituels et les membres des associations attendent un engagement des chercheurs qui ne pourrait s’apparenter qu’à une
activité militante.

Or, les chercheurs, même les plus motivés, considèrent le plus souvent que ces projets partenariaux devraient entrer dans leur pratique professionnelle, eux-mêmes pouvant avoir aussi des activités extraprofessionnelles qui les occupent au moment où ils sont attendus par leurs partenaires associatifs.

Dans l’idéal, il est clair que les chercheurs devraient aussi être évalués à l’aune de ce type d’engagement, ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui. (Les missions des chercheurs et enseignants-chercheurs telles qu’énoncées dans le Code de la recherche présentent une certaine diversité mais les résultats de recherche qu’ils produisent continuent de constituer le critère essentiel de leur évaluation par les pairs, et de là, de l ‘évolution de leur carrière.)

Ces difficultés à faire converger les agendas des parties prenantes, aussi bien au quotidien qu’à plus long terme, ont au demeurant été jugées mineures en regard des bénéfices affirmés de part et d’autre. Le bilan
largement positif tiré après six années de Picri en région Île-de-France pourrait inciter d’autres régions à s’en inspirer, à l’instar de la région Nord-Pas-de-Calais qui, dès 2011, a décidé d’investir 700 000 euros pour
un programme similaire. (C’est Sandrine Rousseau, élue Europe Écologie-Les Verts à la viceprésidence Enseignement supérieur et Recherche du conseil régional, qui a obtenu le lancement du dispositif « Chercheurs citoyens ». Ã noter également le dispositif « Appropriation sociale des sciences » mis en place depuis plusieurs années par le conseil régional de Bretagne.)Une réflexion approfondie devrait maintenant être menée pour examiner comment mettre en place de tels dispositifs de soutien à des « recherches à implication citoyenne » au niveau national.

Ce que des collectivités régionales ont su imaginer pourrait en effet « passer à l’échelle », y compris vers le niveau européen. (L’actuel 7e Programme-cadre européen de soutien à la recherche et au développement s’achève en 2013. La Commission européenne a déjà commencé ses consultations pour un nouveau programme-cadre qui englobera recherche, innovation et technologie.).

Là où les organisations non gouvernementales sont suffisamment puissantes, de telles recherches peuvent être financées sur leurs moyens propres. En France et dans beaucoup d’autres pays, cette situation est bien trop rare. (L’exemple français le plus pertinent est peut-être celui de la Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité (Criirad) créée après la catastrophe de Tchernobyl pour répondre à la désinformation mise en place par l’État.). C’est la raison pour laquelle il me semble qu’au delà des quelques collectivités qui auront agi en précurseurs, il appartiendra aux organismes nationaux de recherche et aux universités qui en ont la mission et les moyens de développer la culture scientifique de façon résolument innovante. Cela permettra en outre de former les acteurs associatifs à une approche scientifique des problèmes qui se posent à eux.