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Eolien marin : pourquoi ça n’avance pas (ou si peu)

La France a donc prévu d’installer 25 000 MW d’ici 2020 ? 6 000 MW pour l’offshore et 19 000 MW pour l’éolien terrestre. L’appel d’offre en cours du gouvernement ne verra pas ses premiers mâts éoliens sortir de l’eau avant 2016. Pourtant, « La compagnie du vent », filiale d’Electrabel ([Groupe Suez : 200 000 collaborateurs et un chiffre d’affaires de plus de 80 milliards d’euros en 2010)], a proposé il y a quelques années, à quelques encablures du Tréport et Saint-Valery-sur-Somme un projet d’une ampleur inédite. Au terme d’une consultation publique conduite en 2010, un dossier toujours en suspens.

POURQUOI EN MER ?

Parce que les capacités sont plus fortes que sur terre, les vents plus réguliers et que la France dispose de larges façades maritimes bien ventées. La météo se prévoit : une éolienne de ce type fournit de l’électricité à 90% de son temps. Même à puissance partiellement développée, « l’équivalent pleine puissance » atteint les très bons niveaux de 30 à 40%. Une éolienne marine de 5 MW de puissance va produire, en moyenne, 50 % d’électricité en plus que son homologue terrestre, soit environ 18 millions de kWh par an, ce qui représente la consommation électrique moyenne de plus de 6 000 foyers (hors chauffage).

Le projet des Deux Côtes aurait pu faire date et rendre une Région comme la Picardie (1,8 millions d’habitants) quasi-autonome d’un point de vue énergétique.

Ce projet de parc éolien situé à 14 Kms des côtes serait d’une puissance de 705 mégawatts ([1 mégawatt = 1 million de Watts)] et composé de 141 éoliennes de 80 mètres de haut, espacées de 630 mètres et de 5 mégawatts chacune représentant la consommation annuelle d’électricité pour environ 900 000 personnes.

UN INTERET PAS SEULEMENT ENERGETIQUE

Outre l’atout touristique mesuré par des enquêtes récentes, les expériences de parcs de ce type révèlent que « l’effet récif artificiel » participe au développement de la ressource halieutique.

Sur un plan fiscal, la taxe spécifique aux éoliennes en mer ([Loi de finance 30 décembre 2005, article 76)] devrait représenter environ 8 millions d’euros, versés pour moitié aux intercommunalités concernées et d’autres part en faveur d’un fonds national pour les activités maritimes de pêche et de plaisance.

Le développement économique local induit est aussi significatif. L’investissement lié à ce projet approcherait 1,8 milliard d’euros avec une valeur ajoutée au trois quarts nationale et régionale. Une quarantaine de personnels permanents sur 20 ans au titre de la maintenance et près de 2800 emplois seraient créés pour les phases d’ingénierie, de fabrication et de pose ([Source : Compagnie du Vent)]. Pour le cabinet de consulting Capgemini, qui a publié récemment une étude sur le potentiel du tissu industriel français en matière d’éolien pour le Syndicat des énergies renouvelables (SER) et l’Ademe, la construction de parcs offshore dopera le projet de la France de se doter d’une filière nationale de l’éolien. Cette analyse est partagée par PricewaterhouseCoopers ([Dans un un rapport publié en décembre 20110, le cabinet de consulting soulignait les «atouts de la France» pour rattraper son retard, à condition toutefois de «lancer rapidement l’appel d’offres».)] .

Dans un premier temps bloqué par la présence possible de mines sur la zone, les points de blocage actuels de ce projet sont liés à une question de droit d’occupation… des sols. Il faut aussi compter avec les pêcheurs, touchés par la hausse des carburants et dont une frange s’obstine à vouloir revenir vers une pêche sans avenir, affranchie de tous quotas.

Il reste la question de la place des autorités publiques. Là où la filière nucléaire a fait l’objet en son temps d’un soutien massif en fonds propres, le développement de l’éolien doit compter uniquement sur les tarifs de rachat par EDF

Les décisions récentes du gouvernement dans ce domaine sont autant de coups portés à la filière des renouvelables.

LE RETARD FRANCAIS

De l’autre côté de la Manche, les Britanniques bénéficient de plus de dix années d’avance et pourraient doubler leur potentiel, déjà champions d’Europe, pour atteindre 10% de la consommation électrique du pays.
En France, le Groupe Louis Dreyfus Armateurs, premier employeur français de navigants, déjà positionné sur le dossier SeaFrance, pourrait proposer ses services aux consortiums en lice. Ce groupe familial dispose d’une grande expérience de plusieurs décennies dans la pose et la maintenance de câbles marins. De quoi alimenter les tenants d’une filière industrielle de la phase de conception jusqu’au démantèlement([ Lire l’article du 9 janvier 2012 du quotidien « Les Echos » : « LDA veut participer à la construction d’une filière française)].

La France possède le deuxième potentiel éolien d’Europe (après le Royaume-Uni), estimé à 66 TWh sur terre et 90 TWH en mer, soit au total 156 TWH, soit environ 30 % de la consommation nette de la France prévue en 2020.

En matière de réduction de nos émissions de CO2, en 2020, un parc de 25 000 MW (produisant 43 TWh par an) devrait permettre d’éviter l’émission par le secteur énergétique de 16 millions de tonnes de CO2 par an.

Prospective urbaine : la ville augmentée

Parlons du piéton dans un premier temps, injustement oublié dans les prospectives habituelles qui se concentrent souvent sur les transports motorisés. Enchaînons ensuite sur une série d’innovations pour « hacker » la ville.

Le piéton augmenté, ou piéton 2.0

Avec la fin du pétrole bon marché, on peut raisonnablement espérer la fin des voitures individuelles d’une tonne au sein des villes. Les petits véhicules devraient devenir roi et surtout, surtout, le piéton reprendre sa suprématie. Mais pas comme il y a 150 ans, car l’électronique, la robotique et les Japonais sont passés par là.

Le piéton est souvent le grand oublié des politiques de déplacement urbain. Les ingénieurs, urbanistes et politiques pensent aux routes et à la chaussée (tout le temps), aux pistes cyclables (de temps en temps), aux voies de bus (parfois). Mais il arrive souvent que pendant les aménagements voire après les travaux le piéton soit contraint à de grands détours, à cause d’un rond-point, à cause d’un passage piéton 20 mètres en contrebas d’un carrefour, de double-sens exotiques… Même si la tendance s’inverse quelque peu depuis une dizaine d’années (voies piétonnes, zones 30…).

En 2008, un article d’Ecopolit par Antoine Astruc annonçait la revanche du piéton, et donnait trois objectifs pour une ville agréable, accessible et désirable pour les piétons :

-# Se donner comme objectif de rendre toute la ville accessible au piéton.
-# Admettre que le piéton est un très bon moyen de se déplacer.
-# Assumer le fait qu’une telle politique risque de changer la ville.

Nul besoin de modification massive de Plan de déplacement urbain (PLU) ou de concours international d’architectes-sur-le-retour à lancer, il s’agit simplement de prendre en compte la manière la plus écologique et économique de se déplacer : trottoirs accessibles PMR (personnes à mobilité réduite) partout y compris en périphérie, chemins pensés pour le piéton en premier lieu, densification de la ville, itinéraires rendus agréables en évitant les no man’s land désagréables à traverser…

Cependant, avec une Europe qui vieillit, ainsi que les normes d’accessibilité toujours plus drastiques, n’est-il pas illusoire de rendre toute la ville accessible et assez dense pour penser se passer de véhicules motorisés ?

La revanche du piéton cyborg

Une nouvelle technologie est apparue récemment : la « cybernic », mélange de cybernétique, de robotique. Elle fera (re)marcher des personnes qui ne peuvent pas, ou plus. Et réconciliera les impératifs de déplacements urbains doux et les normes d’accessibilité.

Un article d’Engadget (en anglais) nous présente HAL 5 or Hybrid Assistive Limb 5, présenté dans la vidéo ci-dessous.

La fiche d’identité du HAL (c’est le nom du costume), est disponible sur le site de l’université de Tsukuba qui héberge les recherches. Son design emprunte beaucoup aux canons esthétiques des mangas japonais et aux jeux vidéo avec des « mechas », ces robots-armures que le grand public a découvert avec l’AMP d’Avatar récemment (présenté dans cette vidéo).

Un entrepreneur israélien a pris aussi le même chemin que le HAL, avec Rewalk, limité quant à lui aux jambes et destiné clairement aux hémiplégiques.

Les industriels ne se limitent déjà pas seulement aux personnes paralysées et à mobilité réduite. Ã mesure que ces appareils progressent et s’améliorent, il sont plus légers, plus rapides… Des prototypes, dont le Walking Assist Device de Honda, montrent déjà à quoi ressemble le futur de ces engins destinés aux ouvriers et aux promeneurs.

Alors que l’on cherche à se séparer des voitures en centre-ville et que se posent des questions sur l’accessibilité des lieux, notamment avec l’augmentation de la population âgée, ce genre de dispositf peut être une solution. Loin du rabaissement (au sens premier du terme) que peut constituer un fauteuil roulant, avec en plus tous les problèmes de place que cela pose, un exosquelette de jambes, avec assistance à la marche et aide à la position assise, rendrait la balade possible à toute une population qui en était privée du fait de son grand âge, ou augmenterait l’endurance de toute la population.

Bien sûr, l’armée ne serait pas en reste, et d’aucuns imaginent déjà un fantassin ultra puissant, qui court plus vite, soulève des charges plus lourdes et des armes plus puissances… ou un policier qui pourrait patrouiller sur des kilomètres et des kilomètres sans fatigue, ou un ouvrier à la chaîne qui aurait le droit de « s’asseoir-debout » ou de travaillerà comme l’artilleur ci-dessous.

Il ne s’agit pas de science-fiction, mais des derniers développements de techniques actuelles. Nul doute que ces machines pourraient donner un second souffle à l’art d’être piéton et de flâner, à un coût énergétique bien moindre que des mobylettes à moteur deux-temps, des scooters même électriques, en prenant bien moins de place qu’une voiture.

D’ici là, rendons les espaces publics avant tout aux piétons, agrandissons les espaces qui lui sont dédiés et préparons-nous à l’arrivée du piéton 2.0 ou « piéton augmenté ».

La ville augmentée, ou la ville hackée

Le hacking, ou en français le « bidouillage », consiste à modifier un élément physique ou logiciel pour l’améliorer ou le rendre plus compatible avec l’usage qu’on en fait. Le hacking dont nous allons parler ci-dessous a pour but « d’augmenter » la ville, au niveau matériel ou au niveau logiciel, et de simplifier la vie des urbains, ou de l’améliorer.

L’application Metro, par Presslite

Outre des plans de métro, cette application n’es qu’un exemple de ce que permet la réalité augmentée alliée à la cartographie. L’application permet de faire flotter au-dessus des trottoirs des indications pour rejoindre la station de métro la plus proche ou indique d’autres lieux (restaurants, boutiques…). On connaissait déjà les plans Google Maps avec géolocalisation, avec Metro les indications volent au-dessus de la rue selon la position du téléphone.

Imaginez cela sur une paire de lunettes. Cela pourrait ressembler à cette publicité des industries Stark, la StarkHUD 2020 (une fausse pub pour une promotion virale d’Iron Man 2)(Il est amusant de voir que le futur est ici envisagé à Shanghaï, et non plus à New York ou San Francisco ou Tokyo.)]. Encore 8 ans à attendre, à moins que vous ne vouliez créer les vôtres ([voici un mode d’emploi qui nécessite un carton et un smartphone) ou bien voler ce prototype.

Le groupe Fabrique Hacktion

La Fabrique Hacktion a pour but d’améliorer l’usage que l’on fait de la ville et de son mobilier. Comme le dit l’introduction de son manifeste :

Fabrique / Hacktion engage une ré-appropriation des espaces publics et collectifs en installant des greffes, compléments d’objets, qui favorisent un usage, augmentent ou questionnent le mobilier urbain et les dispositifs existants.

En clair, les membres de la Fabrique complètent le mobilier urbain en ajoutant le détail oublié par les designers de JCDecaux, de la RATP, la SNCF, etc. Le hack de ces éléments est plus ou moins clandestins.

Leurs interventions vont de la rampe de récupérations de piécettes dans un automate, un porte-manteaux à coincer entre deux pierres, une dynamo avec port USB pour recharger son téléphone, et même une corbeille à tickets encore valides (valable dans les réseaux où le ticket a un temps de validité, pas un trajet)(Pour celui-ci, le hack va au-delà du simple bricolage puisqu’il remet en cause les politiques tarifaires des réseaux de transports et permet un partage solidaire des tickets.).

Protéger les piétons des voitures trop rapides

Apparemment, les automobilistes de Kiev roulent trop vite et renversent souvent des piétons. Dans le but de mener une action de sensibilisation contre la vitesse automobile en Ukraine, des fantômes (en fait des ballons de forme humaine gonflés à l’hélium) ont été bricolés pour émerger de la route devant la voiture qui dépasse la vitesse autorisée.

Les dead-drops

Les dead-drops sont des clefs USB laissées dans un coin de la ville, dans un mur par exemple, pour favoriser les échanges de manière libre et anonyme. Vous y branchez votre ordinateur, prenez ce qu’il y dans la clef, laissez quelques fichiers que vous jugez intéressants. C’est le peer-to-peer revisité et rendu artisanal, petit, discret, concret.

La carte mondiale des deaddrops en recense 743, pour un stockage estimé à presque 2300 gigaoctets(chiffres du 28 décembre 2011)].

La ville est à nous !

Comme le dit [cette interview dans Owni, il faut hacker la ville pour se la réappoprier :

Les petites choses qui sont faites et qui sont décalées ont ensuite un impact sur le comportement des gens et au moment où la petite amélioration disparait, ils se rendent compte que ça leur manque. Soit ils peuvent le réclamer d’eux-même, soit il peut exister une prise de conscience de la part de ceux qui créent le mobilier urbain, les trains, etc. Se dire que les hackers n’avaient pas tort c’est admettre qu’il y avait un vrai besoin derrière et que parfois quand on ne propose pas nous-mêmes un ajout à apporter, les fabricants n’en ont pas forcément l’idée. D’ici vingt ans on aura peut-être un porte-journaux dans le métro !

Une réappropriation à la portée de chacun. L’exemple des cadenas d’amour (comme sur la passerelle des arts à Paris), une pratique qui s’est diffusée dans le monde entier, montre que le bidouillage de la ville peut s’exercer même sans compétences technique.

Lire également

-* Vive la bidouillabilité !, par votre serviteur
-* Bidouillabilité : une définition, par Tristan Nitot.
-* L’essor des parklets, dont le PARK(ing) DAY est un exemple (Philippe Gargov) ;
-* Éloge du hacking urbain, avec louanges pour la Fabrique Hacktion, un hacking du métro ligne 13 à Paris et un parcours de santé en mobilier urbain (Philippe Gargov, encore).

Article publié initialement en deux parties :
-*Exosquelette : la révolution piétonne en marche
-*Hackons la ville

Croyance verte ou croissance verte?

« Le monde connaît une crise aux multiples visages : écologique, financière, économique, sociale mais aussi démocratique. Il existe un consensus scientifique sur les effets de l’activité humaine sur le réchauffement climatique, l’accroissement de la pollution et l’appauvrissement de la biodiversité.

La crise énergétique cristallise les débats actuels dans la mesure où cette question est à l’origine de nombre d’activités humaines. A ce niveau, le chantier de la sobriété est l’enjeu de ce siècle : il doit être mené en parallèle avec celui de la « décarbonisation » de notre économie. Voici deux défis qui raisonnent comme des « nouvelles frontières » pour nos sociétés.

Faut-il pour autant s’abandonner à une croissance « attrape tout », repeinte en vert?

Certainement pas. On assiste aujourd’hui à une sorte de « greenwashing » de tout investissement ou choix privé dans un brouhaha écolo-compatible. En réalité, si on souhaite conjuguer les impératifs de la finitude des ressources avec celui de l’activité, et donc renouer avec une promesse pour les entrepreneurs et les salariés, il nous faut tenir les deux bouts du raisonnement.

Pour conjuguer les impératifs du compte de résultat, de la fin du mois et de la finitude du monde : investir et réallouer nos ressources et de notre consommation en faveur du meilleur rapport coût/activité écologique générée. Mais cela n’est pas suffisant : compte tenu de cette contrainte physique qui est la nôtre, de limite des ressources naturelles et d’une crise financière y compris des finances publiques sans précédent, il nous faut faire des choix. Et nous assurer que cette activité écologique supplémentaire permette la décroissance d’externalités négatives (consommation électrique, pollutions?) plus importante encore.

IDH / empreinte écologique = clé de décision

Cette clé d’entrée pourrait même être un facteur de décision pour tout investissement à venir : pour chaque Euro dépensé, quel est celui qui aboutit à une maximisation de l’activité écologique et de l’emploi et à la plus grande diminution de la consommation énergétique. Par exemple, ce filtre aboutirait à réinvestir massivement le secteur de l’efficacité énergétique (l’isolation, les systèmes de chauffage?) préalablement à tout nouvel effort dans le domaine des renouvelables. Dans le contexte de crise budgétaire actuelle, plus d’un Euro sur deux du budget de l’Etat étant désormais emprunté, le passage de la dépense publique au filtre de cette équation s’inscrit dans un cycle vertueux pas seulement du point de vue financier d’ailleurs!

Promouvoir le développement durable avec une RSE ambitieuse

Le terme RSE doit être précisé : il s’agit de la responsabilité sociale, environnementale et sociétale de l’ensemble des acteurs, entreprises, administrations, institutions, collectivités et même syndicats de salariés !

Le principe de responsabilité est sans doute la clé de voute du concept de développement durable : c’est une opportunité et une obligation qui s’imposent à tous les acteurs avec évidemment des gradations dans les marges de man?uvres ou les pouvoirs de décisions.

Dans cette échelle d’engagement et de responsabilité, les syndicalistes ne sont pas au premier rang, évidemment, mais ils ne sont pas non plus au dernier rang car leurs droits à l’information (quasiment sans limite), leurs droits à l’expertise, à la formulation d’avis et à l’alerte leur donnent des opportunités de peser sur les décisions (ex : modification d’un arrêté préfectoral, d’une installation classée pour la protection de l’environnement par trois années de travail syndical CFDT chez Air Liquide et trois instances judiciaires gagnées?).

Mais notre revendication principale est que les décideurs privés et publics assument spontanément et préventivement toute leur responsabilité dans le champ du social, de l’économique et de l’environnement (voir les dossiers Total et BP ?).

Dans le domaine environnemental également, une RSE à ses balbutiements

Pour le social, par exemple, il s’agit de garantir et d’entretenir l’employabilité des salariés : formation professionnelle, évolution de carrière, reconversion sont à l’ordre du jour quand toute la société se préoccupe du climat et de la biodiversité. Mais c’est aussi la promotion d’une meilleure qualité de vie au travail, la santé au travail, le respect des personnes ?

Pour l’économique, la RSE c’est bâtir une activité compétitive et ne pas condamner l’avenir de son entreprise par le défaut d’anticipation, par l’ignorance des synergies avec le social et l’environnemental. Les questions d’organisation du travail sont essentielles pour permettre, pour impulser une productivité optimale et réelle, c’est-à-dire sans dégâts collatéraux sur le plan social et environnemental.

Pour le domaine environnemental, la RSE n’en est qu’aux balbutiements ; le bilan carbone d’une activité donnée n’est pas encore stabilisé ni surtout généralisé et pourtant, c’est l’un des plus faciles et des plus objectivables.

Mais l’empreinte écologique, les atteintes à la biodiversité : voilà un chantier titanesque que la CFDT aborde de manière modeste : peut-on évaluer les services rendus par les écosystèmes à l’entreprise et à la société ? Et quelles conclusions et actions pouvons-nous envisager ?

Nouveaux défis, nouvelles régulations et gouvernance, nouvelles pratiques
Devant ces immenses chantiers du développement durable, la fuite en avant et les discours planétaires sont la plus grande tentation. Oui, il faut de nouvelles régulations en France (taxe km poids lourds, bonus/malus?), dans l’espace européen([ REACH, Contribution climat énergie)] et au niveau mondial par exemple avec une Organisation Mondiale de l’Environnement. La CFDT et la CES, avec la CSI, y travaillent !

Mais aujourd’hui et demain, à notre portée, tous les jours et dans tous les secteurs, nos pratiques syndicales peuvent influencer les décideurs, peuvent emporter l’adhésion des salariés et changer le cours des choses.

Les tables rondes du Congrès confédéral de Tours ont souligné que chaque acteur avait des marges d’initiatives, des espaces de concertation et de coopération avec d’autres.

Le partenariat signé entre la CFDT et FNE doit nous donner l’occasion de prendre en charge des dossiers concrets, sur le terrain, et de faire la démonstration que l’environnement n’est pas l’ennemi du social, ni de l’humain !

Pour une mesure de la « performance économique globale » de l’entreprise

Benjamin Bibas, co-fondateur de Radiofonies Europe

Depuis bientôt quatre ans, l’association Radiofonies Europe entretient une activité commerciale de communication institutionnelle, dont la marge est réinvestie dans le véritable objet de l’association : la production – structurellement déficitaire – de formes documentaires, notamment radiophoniques et vidéo.

Bénéfice net de l’opération sur trois ans : 3 000 euros seulement. Mais une production documentaire qui étaye et enrichit la production publique, et une trésorerie qui soutient des projets profitant à des acteurs économiquement démunis. Est-il possible de mesurer la performance économique globale de l’association, c’est-à-dire de quantifier et d’intégrer dans ses comptes les externalités positives (mais aussi négatives) qu’elle produit sur son environnement ?

Une autre économie s’ébauche au c?ur du capitalisme qui inverse le rapport entre productions de richesses marchandes et production de richesse humaine
_ André Gorz, Ecologica (Galilée, 2008)

Radiofonies Europe : comment, pourquoi ?

L’association Radiofonies Europe (www.radiofonies.eu) a été créée le 3 juin 2005 par deux journalistes afin de pouvoir techniquement toucher une subvention de 3 400 euros octroyée par la Radio nationale belge francophone en vue de réaliser un documentaire radiophonique sur l’action de la justice pénale internationale en République démocratique du Congo. Cette subvention étant loin de combler les nécessités budgétaires du projet, d’autres subventions ont été sollicitées en vain.
_ Au bout de quelques semaines de remplissage infructueux de dossiers, il nous est rapidement apparu que nous pourrions, avec quelques ami/es ou relations professionnelles (six femmes et six hommes âgé/es de 23 à 58 ans), utiliser les métiers du documentaire (écrit, audiovisuel, web?) pour répondre à des commandes de communication institutionnelle et générer nous-mêmes les ressources dont nos projets documentaires ont besoin.

Comme le stipule la Homepage de notre site Internet : « Radiofonies Europe est une association de droit français qui se consacre à la production et à l’édition de formes documentaires, notamment radiophoniques et audiovisuelles. Afin de financer cette activité, l’association réalise des prestations en rapport avec ses préoccupations : cycles de conférences, catalogues de manifestations culturelles, dossiers de presse, sites web… Animée par une équipe pluridisciplinaire, Radiofonies Europe croit en l’impact des ?uvres sur les êtres et privilégie les projets qui lui semblent de nature à nourrir la pensée, voire à infléchir le réel. »

Quatre ans après, quels résultats ?

Après quatre ans d’activité, les résultats en terme de production documentaire dépassent nos attentes initiales. Huit émissions de radio ont été coproduites, notamment sur le travail de la justice pénale internationale et sur la filière mondiale du diamant, dont sept en coproduction avec des radios nationales (France Culture et la RTBF) qui les ont également diffusées. Trois courts métrages vidéo ont été produits, tous sélectionnés à des festivals de référence. Deux ouvrages portant sur la justice pénale internationale ont également été publiés avec le soutien de Radiofonies Europe.

En termes commerciaux, un panel de clients institutionnels assez diversifié (Cité internationale universitaire de Paris, Culturesfrance, Ensemble intercontemporain, Les Verts?) a permis de générer environ 90 000 euros de chiffre d’affaires en 2008 et un montant au moins comparable en 2009, pour un bénéfice net cumulé sur trois ans s’élevant à environ 3 000 euros (8 000 euros de profits en 2006, 10 000 euros de pertes en 2007, 5 000 euros de profits en 2008).

Le bénéfice net, toutefois, n’est pas notre objectif premier. Notre objectif premier, c’est de faire ensemble quelque chose qui a un sens. C’est aussi de travailler ensemble de façon non aliénante les un/es avec les autres. Raison pour laquelle la forme, associative, ne vise pas la rémunération d’un capital (que nous n’avions d’ailleurs pas au moment de la création de l’association) mais une coopération transparente et démocratique entre chacun/e des membres, qui gardent tou/tes leur autonomie financière vis-à-vis de l’association : chaque devis est discuté collectivement entre les membres prenant part à la commande ; chaque membre est au courant du montant global de la commande, de sa rémunération nette et de la marge de l’association ; l’affectation de la marge générée par l’activité commerciale consiste pour l’essentiel en des productions documentaires dont le sujet est discuté en AG sur proposition des membres du bureau.

Notre objectif, c’est enfin que l’argent que nous générons du fait de notre activité serve à qui il peut être utile dès lors que nous n’en avons pas immédiatement besoin. Raison pour laquelle notre trésorerie est placée sur un compte d’épargne solidaire dont une partie des intérêts finance du logement très social. De plus, nous consacrons 1 % de notre bénéfice net à une cause qui nous semble pertinente vu l’état du monde (WWF en 2006, un organisme de micro-crédit en 2008). Enfin, nous nous tenons à une éthique financière stricte, qui veut par exemple que nos fournisseurs soient toujours payés dans un délai maximum de trente jours, afin de favoriser la vitesse de circulation de la monnaie (ce qui profite toujours à ceux qui en ont le moins).

Et maintenant, comment on compte ?

D’où la réflexion suivante : nous pensons que, bien au-delà de nos 3 000 euros de bénéfice comptable sur trois ans, l’activité de notre association a généré de fortes externalités positives sur son environnement? mais aussi sur ses membres (ce qu’il est convenu d’appeler la « réalisation de soi »). Ces externalités, il faudrait pouvoir les comptabiliser afin de mesurer notre performance qui ? malgré notre activité partiellement commerciale – est très loin d’être réductible à notre bénéfice net. Un exemple : faire un apport en numéraire de 6 000 euros pour qu’une série de cinq documentaires puisse voir le jour sur France Culture, c’est un investissement que la radio publique n’aura pas à débourser (et même mieux : cela rend possible une production radiophonique qui n’aurait pas vu le jour sans cet apport, car le coût aurait été jugé critique par la station). Cet apport de 6 000 euros ne peut-il pas être intégré à une équation économique « multiplicatrice », comme on disait au bon vieux temps du keynésianisme, qui rendrait compte (au sens littéral du terme) de l’amélioration qu’il induit dans le paysage radiophonique national ? Dès lors, la performance économique globale (c’est-à-dire prenant en compte les externalités positives induites) de Radiofonies Europe pourrait être mesurée en ajoutant le bénéfice net et le résultat de cette équation. Cet indicateur comptable de performance serait en tout cas pour notre association bien plus pertinent que le bénéfice net.

Au-delà de notre expérience : mesurer la « performance globale » des acteurs économiques

Mais tout n’est pas si vert et Radiofonies Europe, comme tout acteur économique, produit bien évidemment des externalités négatives sur l’environnement. A notre avis, ces externalités négatives sont faibles car, notamment, nous consommons très peu de biens intermédiaires (matériel informatique et d’enregistrement, papier?). Il n’en demeure pas moins qu’il serait intéressant d’intégrer également ces externalités négatives dans nos comptes afin d’obtenir une performance économique réellement globale. D’ailleurs, ces considérations ne valent peut-être pas que pour notre association. Prenons l’exemple d’une entreprise agro-alimentaire française qui importerait en hiver des fraises venues d’Afrique du Sud. Elle achète, disons, ses fraises à 3 000 euros là-bas et les revend à 5 000 euros ici. Bénéfice net : 2 000 euros. Externalité négative sur l’environnement : 1 500 euros (prix par exemple que la collectivité devra dépenser pour compenser les émissions de CO2 générées par le transport aérien des fraises). Performance économique globale : 2 000 ? 1 500 = 500 euros.

A partir de là, on peut tout imaginer : fonder la rémunération des actionnaires sur la performance économique globale et non plus sur le bénéfice net ; taxer surtout l’externalité négative sur l’environnement et presque plus le bénéfice net ; etc. Autant de mesures de politiques publiques qui permettraient d’inciter les acteurs économiques (entreprises, associations, etc.) à minimiser leurs externalités négatives et à maximiser leurs externalités positives sur l’environnement. Mais cela suppose, en préalable, de définir un nouveau solde intermédiaire de gestion (appelons-le donc « Performance économique globale » ou PEG), mesurant pour chaque acteur économique la richesse créée bien au-delà du seul retour sur investissement des actionnaires.

On peut même aller un peu plus loin : là où la plupart des « nouveaux indicateurs de richesse » (1) sont conçus comme des indicateurs macroéconomiques corrigeant le PIB par ajout pondéré de telle ou telle composante statistique (niveau d’éducation, de santé, etc.) déjà agrégée au niveau national, on pourrait imaginer un indicateur de richesse qui serait en fait essentiellement la somme des « performances économiques globales » des différents acteurs économiques individuels (entreprises, associations, etc.) de la société concernée. Un peu de la même manière que le PIB est essentiellement la somme des valeurs ajoutées. Le bilan et le compte de résultat des entreprises et des associations seraient alors légalement tenus, d’abord de manière facultative puis progressivement obligatoire, de faire figurer le PEG.

Reste donc à trouver la « formule » du PEG, cette fameuse « équation multiplicatrice » dont nous avons parlé supra. C’est un travail d’experts comptables et d’économistes qui ne peut être engagé qu’avec le soutien d’administrations, d’acteurs publics ou de collectivités. Un travail expérimental qui nécessitera sans doute la constitution d’un panel de plusieurs associations, mutuelles, coopératives, entreprises « classiques » de toutes tailles, désireuses de s’associer à ce projet. Un projet dans lequel Radiofonies Europe est en tout cas prête à s’engager.

Pour Radiofonies Europe, Benjamin Bibas (membre fondateur)

(1) cf. l’ouvrage éponyme de Jean Gadrey et Florence Jany-Catrice (La Découverte « Repères », 2005/2007).

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